LIVRE DIXIÈME
térét même du prince voulait qu'on écoutât le cri de la misère publique. Rien assurément ne peut donner une idée de l'état accablant auquel étaient réduites les provinces , surtout celles de Provence, Dauphiné, Languedoc et Guyenne, long et sanglant théâtre de guerres et de violences qui les avaient épuisées. Je remis par tout le royaume le reste des impôts de 1 696 , qui étaient encore à , payer ' : action autant de nécessité que de charité et de justice. Cette gratification , qui commença à faire respirer le peuple , fit perdre au roi vingt millions ; mais aussi elle facilita le paiement des subsides de iSgy, qui, sans cela, serait devenu moralement impossible.
Après ce soulagement je cherchai à procurer aux peuples delà campagne tous ceux que je pouvais leur donner : fortement persuadé que ce ne peut être une somme de trente millions perçue tous les ans dans un royaume de la richesse et de l'étendue de la France qui le réduit en l'état où je la voyais , et qu'il fallait que les sommes consistant en vexations et faux frais excédassent infiniment celles qui entraient dans les coffres de sa majesté. Je pris la plume, et entrepris ce calcul
' Avec les arrérages des années précédentes , dont les par^ ticuUers avaient fait det» obligations aux receveurs des tailles. Ces obligations dont, selon Le Grain, quelques-^naet rnooitaient jusqu'à sept années, furent déclaréet «Bind
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immense. Je vis , avec mie horreur qui augmanta mon zèle, que pour ces trente millions qui re* venaient au roi, il en sortait de la bourse des particuliers , j'ai presque honte de le dire , cent cinquante millions '. La chose me paraissait incroyable; mais à force de travail j'en assurai la vérité. Je ne fiis pas surpris après cela d'où venait la calamité du peuple , dans im temps où , quoique le commerce fut interrompu , l'industrie arrêtée ou persécutée , les fonds de terre négligés et sans valeur , les autres biens diminués à proportion , il avait pourtant été obligé de fournir une somme si fort au-dessus de ses forces , parce qu'on s'était servi , pour la lui arracher , de la dernière violence.
' Cette somme, tout énorme qu'elle est, ne paraîtra pourtant point exagérée, si Ton fait attention qu'outre les frais ordinaires de levée, qui étaient alors excessifs , le peuple avait encore a essuyer une infinité de concussions et d'extorsions. « La France serait trop riche, dit le cardinal de Richelieu^ « Test. poL, a® part., chap. 9, sect. 7, et le peuple trop abon- « dant, si elle ne souffrait point la dissipation des deniers pu- « blics que les autres états dépensent avec règle. Elle perd « plus , à mon avis , que des royaumes qui prétendent quel- <c que égalité avec elle-même ne dépensent à leur ordinaire. » Il rapporte là-dessus le bon mot d'un ambassadeur vénitien, que pour rendre la France heureuse, il ne lui souhaitait autre chose sinon qu'elle sût aussi bien dépenser ce qu'elle dissipait sans raison que sa république savait bien n'employer pas un seul quadrain sans besoin et sans beaucoup de ménage.