‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 216 sur 239 · LIVRE DIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME

certainement s'il le dicta dans sa maladie , s'il le donna de sa main au prince son fils, ou s'il fut trouvé après sa mort avec ses autres papiers secrets dans la cassette dont il avait saisi don Chris^ tophe de Mora , son favori ; mais ce fait , peu important par lui-même, n'est encore d'aucune conséquence pour l'authenticité de cette pièce, qui se prouve par une infinité d'autres endroits. La copie qui m'en tomba entre les mains me fut adressée par le même qui l'envoya au roi ; c'est Bongars , agent de sa majesté auprès des protestans d'Allemagne , qui la tenait du Landgrave de Hesse , et celui-ci des villes de Venise et de (Jênes ; et elle est en tout si conforme à celles qui se répandirent de différons endroits , qu'elle achève d'ôter tout doute que cette pièce soit un écrit supposé par les ennemis de sa majesté catholique^ Philippe y commencp par un détail très-sincère de toutes les fautes qu'il a Élites. Il met en tête cette chimère de monarchie universelle, dont il cherche sérieusement à détromper son successeur,

' Quelque chose que dise ici Sully, la pièce qui, dans ses mémoires, a pour titre. Testament du roi d* Espagne y n'est ni le véritable testament de ce prince, ni même un extrait fidèle de ce testament; ce qu'on connaîtra facilement, en la rapprochant de l'extrait détaillé que nous en donne de Thou , liv. 120. Mais il se pourrait bien faire que cet écrit, qu'on y nomme aussi Instruction du roi d* Espagne à son fils , en fût réellement une secrète, et qui n'a rien de commun avec le

et par son exemple , et par celui de Charles-Quint son père, dont il joint les leçons aux siennes, quoique lui-même, comme il l'avoue, n'en ait point profité. Il attache à ce testament les mémoires qui lui avaient été laissés par cet empereur " , afin que Philippe III ne séparât point l'un de l'autre. Charles-Quint , empereur , maître de l'Espagne et de l'Allemagne , dans la force de son âge , d'une complexion saine et vigoureuse, comblé de gloire et de succès , forme le projet de dompter les infidèles, et de réunir toutes les puissances de l'Europe à la sienne, ainsi que toutes les religions à sa religion. Après une longue suite d'années passées dans de vains efforts , il se dépouille , avec sa couronne, de toutes ses chimériques idées. Philippe II , son fils , ^e laisse surprendre au même appât , et y réussit plus mal encore. C'est ce qu'il ne vçut pas laisser ignorer à son successeur. La différence des religions , des lois , des mœurs des peuples européens , leur

testament de ce prince, que d'avoir été dictée, corame il est visible, dans le même esprit et selon les mêmes maximes, sans la précaution qu'on apporte pour les écrits destinés à être publics. Elle est rapportée dans la Chronologie septénaire y de la même manière que dans ces mémoires , pour le fond des choses, mais d'un style et d'un arrangement différens.

' De Thou ne trouve rien dans le testament de Philippe II de comparable à la sagesse des dispositions, ni à la dignité de l'expression du testament de Charles-Quint.

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scienoe à pea |H>ès ë^;ale dans Fart militaire ^ le grand nombre de villes fortes dont FEurope est pleine , et qui demandent autant de sièges fort di£Sciles ^ la légèreté de ses peuples ^ toujours prêts à se livrer au presnia* venu qui leur oflrira de l^ir aider à secouer une domination établie avec des travaux immenses, sont autant d'obsta* des à un dessein si flatteur , que Philippe regarde coomse absolument insurmontables.

Il ornaient quHl n^en a pas toujours jugé de même; que le feu de la jeunesse Favait d'abord empêdié de faire ces sages réflexions; qu'ensuite la conjoncture de deux grandes batailles gagnées, et des divisions qui déchiraient la France avaient continué à le tenir dans Faveuglement , et lui avaient £ût rejeter avec hauteur toutes les offres d'une paix avantageuse ; et comme il croit avoir sujet de craindre que son fils ne fasse pas un meilleur usage de sa raison , c'est par Fexposition de tout ce qu'une ridicule prétention lui a (ait follement entreprendre , qu'il cherche à Fen guérir.

Il s'accuse donc d'avoir travaillé à se faire déclarer empereur de tout le Nouveau -Monde, k envahir lltalie sur l'allégation de droits frivoles, à conquérir les trois royaumes de la Grande-Bretagne , projet qui lui avait coûté vingt millions en six ans , dans les seuls préparatifs de la flotte dont ir. 3o

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il prétendait foudroyer cette puissance : c'est cette flotte qu'on appelait T invincible , et qui cependant fut comme anéantie tout d'un coup en i588, dès sa première sortie ; à subjuguer les Pays-Bas , à renverser la monarchie française , en profitant de la faiblesse de son dernier roi , et révoltant contre lui ses sujets , surtout les ecclésiastiques ; enfin à dépouiller de l'empire son propre oncle Ferdinand , et le roi des Romains Maximilien, son neveu'. Il y joint la remarque des sommes immenses que toutes ces brigues lui avaient coûté : elles montent à plus de six cents millions^ de ducats, dont il avertit son fils qu'il trouvera la preuve dans les états qu'il a laissés dressés et éorits de sa main dans son cabinet. Il se reproche encore moins cette profusion que celle du sang humain q^u'il a fait répandre ; et véritablement c'est une chose qui perce le cœur que l'aveu qu'il fait d'avoir sacrifié vingt millions d'hommes à sa passion, et réduit en désert plus de pays qu'il n'en possédait dans l'Europe.

' On appelait Philippe II, le démon du midi, « dœmonium « meridianam, parce qu'il troublait toute l'Europe, au midi « de laquelle l'Espagne est située. » Notes sur la Henriade,

" P.Matthieu dit que les Indes produisirent au roi d'Espagne deux cent soixante millions d'or en soixante-quatre ans, et qu'il aurait conquis la Turquie entière pour ce qu'il dépensa seulement en Flandre. Tome a, liv. a, page 1^%.

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