LIVRE DIXIÈME. 47 I
de veiller sur les gouverneurs , ministres et officiers qu'on y entretiendra ; de ne pas les y laisser trop long- temps, ni avec une autorité trop absolue , parce qu'ils seraient ceux dont on aurait le plus à craindre, si une fois ils s'avisaient de se mettre à la tête du parti. Si pourtant l'Espagne ne peut éviter d'entrer en guerre , Philippe ne veut pas priver son successeur des lumières que son expérience lui a acquises à cet égard. Il l'avertit que , s'il veut n'y pas succomber , il ne doit l'entreprendre que dans ces conjonctures favorables qui se présentent de temps en temps , comme changeme/is de gouvernemens , dissensions civiles , besoin»et faiblesse des souverains, etc. Cette maxime de Philippe, qu'un prince doit connaître parfaitement jusqu'aux dispositions les plus particulières des princes ses voisins , est si vraie et si importante , qu'il ne devrait jamais arriver de changemens dans les états qui l'environnent qu'il ne s'y trouvât j)réparé, et en état d'en profiter dans le moment même. Il conclut cet article par faire envisager au nouveau roi qu'il est responsable au tribunal d'un Dieu qui juge les guerres , et malheureusement n'en juge pas par les règles des princes guerriers.
Après ces maximes, qui n'ont rapport qu'au gouvernement extérieur, Philippe vient à celles qu'il croit nécessaires pour le gouvernement in-
teneur. Il veut qu'un roi d'Espagne, ayant à commander à des peuples aussi prodigieusement disproportionnés dans leurs coutumes qu'éloignés de climats, s'étudie à les gouverner chacun selon son caractère, et tous avec douceur et modération; qu'il connaisse par lui-même, et choisisse ses conseillers et ses secrétaires ; qu'il expédie aussi luimême ses dépêches , et qu'il se rende versé dans le chiffre, pour ne pas exposer un secret important à être trahi par un confident; qu'il cherche soigneusement les gens d'honneur et de talent pour leur donner les emplois ; qu'il se garde d'offenser grièvement personne, surtout personne de grande qualité ; il remarque que le prince V son fils aîné , s'en était mal trouvé ; qu'il fasse une juste distinction de l'ancienne noblesse d'avec la nouvelle, afin d'avancer celle-là, comme étant plus communément susceptible de sentimens purs et désintéressés ; qu'il diminue le nombre excessif de gens de justice, de finance et d'officiers de sa maison ; il donne le même conseil par rapport aux ecclésiastiques , et il y joint celui de ne pas plus les épargner que les autres dans les nécessités de l'état, non-seulement parce qu'il leur est plus aisé
' Don Carlos, prince d'Espagne. Ce fut par Tordre de son propre père qu'il perdit la vie, et il paraît que son crime était bien plutôt de s'être trop attaché les grands du royaume que de les avoir méprisés.