‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 23 sur 239 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

venir lui parler. Je dînais chez La PSe , procureurgénéral de la chambre des comptes ; et je venais de recevoir des lettres qui me mettaient de fort bonne humeur. Le roi accordait à Villars \es trois articles laissés indécis, et s'engageait à y faire consentir les parties intéressées : vis-à-vis ces articles , j'avais écrit sur la marge de l'original du traité dont j'étais porteur , accorde\ suwant V ordre de sa majesté. Je me faisais un vrai plaisir de surprendre Villars, qui n'avait pas du s'attendre à une si prompte expédition. Je sortis de chez La Pile, portant le traité d'une main, et tenant l'autre sur une écharpe blanche que j'avais mise dans ma poche, à dessein de la jeter au cou de Villars en Fembrassant , et le saluant amiral et gouverneur des bailliages de Rouen et de Caux. Le contraste des réflexions avec lesquelles nous nous avancions à la rencontre l'un de l'autre a, je crois, quelque chose de singuUer.

Je ne gardai pas long-temps mon air riant. Du plus loin que Villars m'aperçut , il s'avança à grands pas vers moi , le visage boufïi et enflammé , les yeux étincelans , et représentant par tous ses traits la plus vive colère. Il commença par m'arracher le papier des mains, sans que j'eusse le temps d'ouvrir la bouche , et avec une altération dans le son de la. voix qui le faisait trembler et bégayer, il me lâcha ces paroles trop singulières ir.

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pour n'être pas rapportées d'original. « Ah! mor- « bleu ! Monsieur , où allez-vous ainsi éveillé , et ce plein de réjouissance? par la sambleu! vous n'en ce êtes pas encore où vous pensez , et avant que le « jeu finisse , il n'y aura peut-être pas à rire poilr ce vous , au moins si je vous traite corame vous le ce méritez ; vous êtes bien loin de votre compte , a vous et votre roi de Navarre aussi : car , par là , n corbleu ! il a chié au panier , et s'il n'a ]x>int « d'autre valet que Villars , croyez qu'il sera mal « servi. » Dire tout cela, déchirer le traité en mille morceaux et le jeter au feu, ce ne fut qu'une même chose. Lorsqu'il eut exhalé toute sa colère , il ajouta une infinité d'invectives sur ce même ton , aussi vagues et ptrfiaiitement soutenues de juremens, dont sa fureur lui fournissait une source inépuisable.

Je lui laissai tout dire , par un effet de la surprise où j'étais , par nécessité et ensuite par ré^ flexion. Ces sortes d'esprits ne veulent pas être contredits. Il s'arrêta de lui-même à la fin ^ et se mit à parcourir sa chambre en long et en large , comme un homme hors de soi. ce Hé bien, Mon- « sieur, lui répondis-je, lorsqu'il eut cessé de parce ler,,€t sans paraître ému de tout ce que je venais (f d'entendre, en avez-*vous assez compté à tort et a à travers? Vous devez être bien satisfait de voua» ce même, d'avoir ainsi fait l'enragé, sans que peiv

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c sonne you3 ait contredit dans vos extravagances. » Voyant que le ton froid avec lequel je lui pariais l'obligeait comme malgré lui de m'écouter, je continuai en lui disant que je ne pouvais regarder tout ce qu'il venait de faire en ma présence que comme un artifice qu'il avait imaginé pour se dédire d'une parole qu'il avait donnée solennellement; mais que ce détour lui ferait toujours peu d'honneur, et me faisait beaucoup rabattre à moi-même de l'idée que j'avais de sa sagesse et de son intégrité. «Ah! morbleu, ne dites pas cela, s'écria- t-il , en « s'arrétant tout court; car c'est ce qui ne m'ar* « riva ni ne m 'arrivera jamais. Je suis trop homme tt d'honneur; ces manquemens de foi ne sont bons « que pour ceux qui trahissent leurs amis, et « veulent les faire assassiner. » Il n'avait encore rien dit d'aussi positif que cette parole; et , quoique je ne la comprisse pas , je commençai du moins à pouvoir conjecturer d'où provenait un emportement si furieux.

Je lui demandai de s'expliquer, et lui protestai avec cet air de vérité et d'assurance qui se fait sentir au plus prévenu, que je ne savais nullement de quoi il voulait parler, et que, si je pouvais être convaincu de la moindre duplicité, je me mettais entre ses mains, et ne demandais ni faveur ni grâce. Il se vit donc obligé de me dire plus nettement de quoi il m'accusait. Il me fepro-

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cha, d'avoir voulu le faire assassiner par Dupré et m'emparer du vieux palais; ce qu'il fit si fort en bâtons rompus par un effet de son agitation , que , la chose me paraissant dépourvue de toute vraisemblance, je ne pus m'empécher de soupçonne^r et lui dire qu'il s'était laissé éblouir par les pistoles d'Espagne, pour imaginer un prétexte aussi frivole de rompre avec moi. « Moi, morbleu ! reprit- <c il encore, en rougissant de nouveau, que je con- « fesse que j'ai manqué de foi et faussé mon sér- « ment? J'aimerais mieux mourir que d'avoir fait « cette lâcheté. Parbleu ! Monsieur , lui répliquaîcc je, car vous m'apprenez à jurer, il faudra bien a que vous observiez le traité, ou que vous le a rompiez, et que par là vous méritiez qu'on vous « regarde comme un homme vrai ou comme un a parjure. » '

L'éclaircissement tirait en longueur , et s'éloignait au lieu de s'approcher, à mesure que de part et d'autre la colère prenait le dessus. Il fut besoin que l'abbé de Tiron , arrivé pendant la contestation , se mît de la partie , et nous rapprochât l'un de l'autre. « C'est sans doute , Monsieur , dit-il à <c Villars , que M. de Rosny n'est point coupable « des desseins qu'on a projetés contre vous : il est (c trop homme de bien , et en ce cas trop habile (c pour venir se mettre entre vos mains. » Ces pflÉ| rôles achevèrent de m'ouvrir les yeux. Je me *

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