LIVRE DIXIEME. 5l
c'est de cet endroit qu'il m'avait dé]>eché le courrier qui venait d'arriver.
Je ne perdis pas un moment; je vins déjeûner à Poissy et dîner à Paris. Je me servis du carrosse de l'archevêque de Glascow pour me conduire jusqu'à Essone , où je pris la poste , et le soir j'arrivai à Fontainebleau. J'abordai le roi, qui se promenait dans sa galerie , abîmé dans une douleur qui lui rendait toute compagnie insupportable. Il me dit que, quoiqu'il se fut bien attendu que ma vue ne ferait d'abord qu'aigrir son chagrin , et qu'il en fit l'expérience , il sentait cependant qu'il avait tant de besoin d'être consolé dans l'état violent où le mettait la perte qu'il venait de £adre , qu'il n'avait pas balancé à m'appeler près de lui pour recevoir un secours que je pouvais seul lui donner.
Je n'ignorais pas dans quelles sources il en fallait chercher les motifs avec un prince également sensible à ses devoirs religieux et politiques. Je lui rappelai quelques-uns de ces passages des saintes Écritures où Dieu demande en père et en maître cette confiance et ce parfait abandon dont l'effet est d'inspirer à l'homme chrétien le mé* pris des choses d'ici-bas. J'y joignis ceux qui donnent de la Providence divine cette idée si propre à la faire reconnaître et adorer dans les plus terribles comme dans lés plus heureux événemens. II. 33
5l4 MÉMOIRES DE SULLY.
J'osai faire envisager à Henri Faccident qui causait sa douleur comme un de ceux dont il aurait peut-être un jour à la remercier davantage. Je cherchai à le placer dans cette conjoncture acca* blante , et pourtant inévitable pour lui , si sa maitresse avait vécu, dans laquelle, combattu d'un côté par l'attrait de la plus forte tendresse , de l'autre par la voix de l'honneur et du devoir , il lui eût fallu prendre un parti sur une chaîne qu'il n'aurait pu rompre sans se déchirer le coeur , ni conserver sans se couvrir d'opprobre. Le ciel venait à son secours par un coup des plus sensibles, à la vérité , mais qui pouvait seul ouvrir les voies au mariage d'où dépendaient le repos de la France , la joie de son peuple , le destin de l'Europe , et le propre bonheur de sa majesté , à qui le bien d'une union légitime aurait toujours paru trop chèrement acheté parle délaissement d'une femme digne d'ailleurs de son attachement par mille bonnes qualités.
Je m'aperçus aisément que ce dernier motif, présenté d'une manière avantageuse pour sa maîtresse, en faisant impression sur le cœur de Henri, le soulageait par le plaisir d'entendre justifier son choix. Ce prince m'avoua qu'il me savait bon gré d'avoir mis son attachement pour madame de Beaufort au nombre de ceux qui sont formés par une véritable sympathie , et non point fondés sur