‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 36 sur 239 · LIVRE SIXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIEME

Ce gentilhomme ayant appris par le bruit ppK blic que le roi remettait à Villars le fort de Fécamp , et n'entendant rien dire de son dédommagem^it, résolut d'en porter ses plaintes au roi; et (Perchant à s'appuyer du crédit de quelque gouverneur qui fut connu de sa majesté, il vint à Louviers pour demander une lettre de recommandation à du RoUet, un moment après que j'y fus arrivé. Il descendit à la même auberge, ou ^ on lui dit d'abord qu'il venait d'arriver un homme qu'à son train et aux discours de ses domestiques ^ on jugeait devoir être fort bien en cour. On ne lui dit point mon nom; et Bois-Rosé, qui me croyait encore à Rouen, n'avait garde de le deviner. Il ne balança pas à préférer la protection de ce seigneur à celle de du Rollet : et, montant aussitôt dans ma chambre; il me dit, après m'avoir appris qui il était, qu'il avait bien sujet de se plaindre d'un seigneur de la cour , nommé M. de Rosny, qui, abusant de la faveur de son maître, l'avait sacrifié , aussi bien que le duc de Montpensier et le maréchal de Biron , à l'amiral de Yillars ^ son ancien amL Ensuite il m'expliqua ses d^nandes , ce qu'il fit d'une manière si vive et si passionnée ; et avec tant de juremens et de menaces contre ce M. de Rosny, que je ne trouvais rien de si plaisant que le personnage que je jouais en cette occasion.

Je pris la parole après qu'il eut jeté tout son

n6 MEMOIRES DE SULLY.

;'«u ; et je lui dis que j'avais assez de connaissance des affaires dont il me parlait pour l'assurer que M. de Rosny n'aurait osé rien fiadre sans l'exprès commandement du roi; et que sa majesté songeait efficacement à lui donner une récompense dont il aurait lieu d'être content. Je ne crus pas devoir pousser la civilité jusqu'à lui promettre de servir son ressentimient contre celui dont il se plaignait si amèrement : je lui dis au contraire que , s'il le connaissait, il conviendrait qu'un homme qui, pour le bien de l'état, s'était démis gratuitement de son abbaye de Saint-Taurin , pouvait bien avoir fait par nécessité ce qu'il attribuait à une mauvaise volonté. Je le congédiai en lui disant qu'il vînt me trouver lorsque je serais arrivé à la cour , où je lui promis de parler au roi pour lui faire obtenir l'équivalent qu'il demandait. Il se retira aussi conr tent de moi que mécontent de M. de Rosny : mais^ ayant demandé mon nom au bas de l'escalier, à un de mes pages qu'il rencontra , il demeura si étourdi d'entendre nommer celui qu'il avait si peu ménagé en parlant à lui-même, que, craignant le ressentiment qu'il supposait que j'avais contre lui, il remonta à cheval dans l'instant , changea d'hôtellerie, et ne songea plus qu'à continuer à toute bride sa route vers Paris , afin d'v arriver avant moi , et d'y chercher de la proti.*ction contre les mauvais services que j'allais lui rendre.

Page 1