LIVRE SIXIÈME. «7 y
L'aventure ne finit pas là. Pen(lant que Botl-r Rosé se précautionnait contre moi comme contre un ennemi irréconciliable, je pris ma route plus tranquillement par Mantes , d'où je devais amener mon épouse à Paris. Dès que j'y fus arrivé , la première chose que je fis , fut d'aller rendre compte de mon voyage au roi, qui, selon sa coutume, voulut que je n'en omisse rien. Après que j'eus tout épuisé du côté du sérieux , je voulus le réjouir de la scène de Louviers. Bois-Rosé n'avait eu garde de l'en instruire : il s'était contenté de supplier sa majesté de ne point ajouter foi à ce que je dirais contre lui , à cause d'une vieille haine que je lui portais. Le roi rit de bon cœur de l'aventure de Bois -Rosé. Je l'envoyai chercher. Il crut ses affaires désespérées, puisque c'était à moi qu'il avait le malheur d'être adressé. Je jouis quelque temps de son chagrin et de son embarras ; ensuite je l'en tirai d'une manière qui le surprit beaucoup. Je sollicitai pour lui avec chaleur , et lui fis obtenir une pension de douze mille livres , une compagnie avec appointemens et deux mille écus en argent. Il n'en espérait pas tant : mais, sa tracasserie à part, je le regardais comme un officier de cœur. Je ine l'attachai même plus étroitement dans la suite ; et je le crus digne de la lieutenance-générale d'artillerie en Normandie, lorsque le roi m'en eut donné la grande maîtrise.
•yS MÉMOIRES DE SULLY.
Je n'avais caché au roi de tout ce qui m'était arrivé à Rouen que la donation du buffet de vermeil. Il fut bien étonné en voyant arriver un matin dans sa chambre des porteurs chargés de cette vaisselle. Je lui dis que, n'ayant pu, par aucun moyen , empêcher la ville de Rouen de me faire ce présent , je venais le lui apporter , comme une chose qui lui appartenait, parce que j'avais fait un vœu solennel de ne jamais rien recevoir à ce titre d'aucun de ses sujets tant que je serais à son service.
, Je dois rendre compte au public du sentiment qui me faisait tenir cette conduite. Je suis déjà sûr qu'on ne le regardera pas comme un artifice adroit pour m'attirer de plus grandes richesses ; car, quoique les bienfaits dn maître que j'ai servi aient été considérables , et qu'ils aient même surpassé mon attente , on conviendra sans peine qu'un homme qui a conduit pendant si long-temps, et presque seul , la finance et la guerre , avait un moyen beaucoup plus court de s'enrichir. Il n'est pas besoin que je le nomme : le passé en fournit trop d'exemples pour qu'on l'ignore ; et , malgré tout ce que j'ai fait pour introduire l'usage contraire, l'avenir n'en fournira sans doute encore que trop.
Au défaut d'intérêt , on pourra trouver beau<^ coup de vanité à ne vouloir rien devoir à per-