LIVRE SIXIÈAIE. 'Jf
sonne. Je n'ai contre cette imputation qu'une simple assurance , mais très-sincère , que je n'ai , en agissant ainsi , d'autre motif que d'apprendre à ceux qui conduiront les affaires après moi qu'à cet égard leur situation n'a rien de différent de ceux qui sont préposés pour rendre la justice; et que , comme on regarderait avec horreur un juge qui ouvrirait sa main aux présens ^ même sans intention de laisser fléchir la balance , un ministre et tout homme en charge se rend coupable d'une injustice aussi marquée lorsqu'il reçoit avec complaisance ces présens qui, dans l'esprit de ceux qui les font, se trouvent toujours faits pour le moment, ou pour la suite, aux dépens du roi, ou bien du peuple. Si nous ne devons pas compter sur la droiture d'intention de ceux qui nous donnent (c'est à mes successeurs que j'adresse ici la parole), comptons sur nous-mêmes qui recevons , et accoutumons-nous à regarder comme deux choses qui ne sauraient jamais être conciliées , le profit du maître et le nôtre ; à moins , comme je l'ai remarqué , que ce ne soit lui-même qui nous donne; et sa libéralité ira toujours assez loin pour nous ôter tout sujet de nous plaindre dès que nous aurons su le convaincre qu'il ne nous revient rien d'ailleurs. Mais le malheur est que l'habitude de calculer et de voir passer par nos mains des sommes immenses nous amène;
8o MÉMOIRES DE SULLY.
presque toujours insensiblement au point de regarder comme peu de chose celles qui doivent suffire au bonheur et à la fortune d'un simple particulier.
Le roi ne me dissimula pas qu'il n'était point accoutumé à de pareils discours , et que ce système , tout simple qu'il est , une fois bien établi dans la finance, était le moyen d'enrichir le roi et l'état , qu'on cherchait et qu'on a encore si fort cherché depuis , sans jamais pouvoir le trouver. Il n'avait garde d'accepter le buffet : mais , pour s'accommoder à ma façon de penser, il voulut que je le prisse de sa main. La donation qu'il m'en fit devint publique, parce qu'il m'en expédia un brevet % où il était spécifié que ce buffet
' « L'humeur de Rosny s'accordait parfaitement bien avec « celle du roi. Lorsqu'il lui conGa ses finances , il désira de lui « qu'il ne prît jamais aucun pot-de-vin, ni aucun présent, sans « l'en avertir. Et quand Rosny l'en avertissait , il y consentait « aussitôt, et même était si aise, qu'en le servant bien il trouai vât son compte, que bien souvent il y ajoutait des dons. du « sien, pour lui donner courage de le servir toujours de mieux « en mieux : mais Rosny ne les recevait jamais qu'ils ne fus- « sent dûment vérifiés à la chambre des comptes, afin que tout « le monde sût les libéralités que lui faisait son prince, et « qu'on n'eût point à lui reprocher qu'il se servait de sa faveur « à épuiser ses coffres. » (Péréf., page ii5.) Ce que cet écrivain ignora dans ce Lemps-là avec tout le monde , par la modestie du duc de Sully, c'est que l'idée de cette économie si sage et si bien entendue vint de Sully lui-même.