LITRE SIXIÈME
tendant la grande armée que devait lui amener incessamment le comte Charles de Mansfeld, s'était avancé avec quelques troupes jusqu'à la Fère , et avait tenté deux fois de faire entrer dans Laon un secours de cent chevaux et de deux cents arquebusiers ; que le premier avait été dé&it par Givry , et le second par le comte de Soissons, qui était ce jour-là de garde dans la tranchée; que le roi montrait en tout l'exemple aux princes et aux officiers , et relevait lui-même la tranchée à son rang. Ce prince était couché quand j'arrivai à son quartier, quoiqu'il fiït trois heures après midi Sitôt qu'il me vit entrer, il me demanda â je n'étais pas surpris de le trouver au lit à pareille heure : ce Ut était deux matelas sur la terre dure. Toute la nuit et le jour précédent ce prince s'étant tenu debout dans la tranchée, ou occupé à Ëiire £ûre des travaux dans la montagne, sur le penchant de laqndle Laon est assis, soit pour Caire changer quelques batteries de place, soit pour mettre les tra- Tailleurs à couvert par des parapets , il s'était si fort Ëitigué sur ce terrain, qui est extrêmement rude, qu^il s'était fait plusieurs contusions aux pieds, ce qui ne Fempécha pas de ùàte continuer son ouvrage, jusqu'à ce que, toutes ses meurtrissures s'étant ouvertes, ses deux pieds ne forent lûentôt plus qu'une grande plaie, qui l'obligea 4e se mettre au lit , et d'y faire appliquer un ap-
lOO MÉMOIRE^ DE SULLY.
pareil, qu'il ordonna qu'on levât en ma présence, « afin que je connusse , dit-il , qu'il ne faisait pas le douillet mal à propos. » J'étais bien éloigné d'avoir cette pensée; et si je l'accusais de quelque chose, c'était plutôt de l'excès opposé. Je crois qu'il s'en aperçut ; car il me dit , en cherchant à se disculper , qu'il s'était cru obligé d'entreprendre et de faire conduire ce travail , qui lui donnait deux jours d'avance sur la ville assiégée ; et que je ne le condamnasse qu'après l'avoir vu, ou du moins après avoir entendu les connaisseurs qu'il avait envoyés le visiter , qui devaient revenir sur les dnq heures.
Je profitai de ce moment où je me trouvai seul avec le roi pour lui rendre compte de mon voyage, ce que je fis en me mettant à genoux sur un carreau que ce prince me fit apporter; et sa majesté, voulant autoriser ce que j'avais fait , fit écrire en ce moment trois lettres par Beaulieu-Rusé. La première était adressée au chancelier, et regardait les jésuites. Il n'y avait rien de différent de ce que je lui avais dit moi-même. Dans la seconde, il mandait à d'O que son intention était qu'on laissât jouir paisiblement l'archevêque de Glascow des deux seules abbayes qu'il avait en France ' ; et il justifiait la conduite passée de ce prélat par la re-
' Notre-Dame de TAbsie en Poitou, et le prieuré de Saint- Pierre de Pontoise.