LIVRE SIXIÈME. Io
fis tant d'instances , qu'à la troisième fois je l'obtins. Nous nous mimes en marche sur les six heures du soir, et arrivâmes à une heure de nuit dans la foret 5 où nous avançâmes sans bruit jusqu'au bord du bois du côté de la Fère, qui était le lieu de notre embuscade. Le maréclial de Biron fit arrêter sur le grand chemin tous les passans qui auraient pu donner avis de son dessein dans la Fère, et plaça sur les bords de la foret des vedettes qui l'instruisaient exactement de tout ce qui sortait de la viUe. Nous attendîmes inutilement, et avec beau<coup d'impatience, jusqu'à quatre heures après midi : alors les vedettes vinrent annoncer que le grand chemin de la Fère à Laon était couvert d'une file si longue de gens et d'attirails de guerre de toute espèce, qu'ils ne pouvaient conjecturer autre chose sinon que toute l'armée ennemie s'avançait. Je vis en ce moment bon nombre des plus résolus pâlir , et se dire à l'oreille qu'on nç devûil «onger qu'à faire retraite. Quelques-uns de nous^-s'y opposèrent ; et le commandant s'étant déclaré de notre avis , il passa à la pluralité des voix qu'on chargerait quelqu'un de la troupe d'aller reconnaître au juste l'état des choses. Fouquero^ les, dont on connaissait la valeur et le sang-froid , fut choisi pour cet effet avec deux ou trois autres, et rapporta peu de temps après que ce qui composait cette ligne si ^rmidable en apparence était
Io4 MÉMOIRE? DE SULLY.
trois cents charrettes chargées de provisions de guerre, ayant pour toute escorte quatre escadrons de cent chevaux chacun , qui marchaient à la tête du convoi, suivis de huit à neuf cents mousquetaires ou piquiers, valons, lansquenets et liégeois. Pareil nombre d'infanterie espagnole naturelle était à la queue.
Il fut arrêté tout d'une voix qu'on attaquerait, ce nombre n'égalant pas le nôtre. La différence des avis fut sur la manière. Je trouvais, avec beaucoup d'autres, qu'il eût été plus à propos de laisser entrer le convoi dans la foret, et ensuite de le prendre en queue. Givry % Montigny- et Marivault, qui étaient à la tête de la cavalerie, furent pour la négative , et soutinrent si fortement qu'il y avait moins de péril à attaquer de front les quatre escadrons en rase campagne, qu'ils entraînèrent le maréchal de Biron. On s'en trouva bien d'abord. La cavalerie ennemie céda à la première attaque , quoiqu'elle montrât au commencement beaucoup de résolution , et se retira sur les flabcs des chariots; mais on trouva bientôt à qui parler. L'infanterie ennemie de la tête attendit de pied ferme nos cavaliers que le maréchal de Biron en-
* Anne d'Anglure, baron de Givry. Il fut tué devant Laon peu de jours après cette rencontre , et fort regretté de Henri IV. François de La Grange, seigneur de Montigny. Il en sera encore parié. Claude de L*Isle , sieur de Marivault.