‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 56 sur 239 · LIVRE SIXIÈME. III · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME. III

dormit aussitôt .qu'il eut dîné. La bonne constitution de son corps , jointe à l'habitude de la fatigue , l'avaient accoutumé à dormir partout , et quand il voulait, et à se réveiller de même. Il faisait alors une chaleur extrême. Nous allâmes huit ou dix ensemble , chercher le frais dans le plu/» épais de la foret de Folambray, peu loin du grand chemin de la Fère à Laon. Nous n'avions pas fait plus de douze ou quinze cents pas , qu'un bruit qui se fit entendre à nous du côté de la Fère nous obligea de prêter l'oreille attentivement : c'était comme un mélange confus de voix humaines, de claquemens de fouets, de hennissemeris de chevaux , et d'un bourdonnement pareil au son des trompettes et des tambours entendus dans le lointain. Nous avançâmes jusque sur le chemin pour mieux entendre; et pour lors nous aperçûmes distinctement, à huit cents pas devant nous, une colonne d'infanterie étrangère, à ce qu'il nous parut, marchant en bon ordre et sans bruit : celui que nous avions entendu était causé par les valets et les goujats qui suivaient^ et par les conducteurs d'un convoi considérable d'artillerie qui escortait. Portant notre vue jusqu'où elle put s'étendre, il nous sembla voir défiler après ces chariots un si grand nombre de troupes, que nous ne doutâmes plus que ce ne fut Tannée entière des ennemis. Nous revînmes brusquement sur nos pas , et y

lia MÉMOIRES DE SULLY.

trouvant le roi qui, à son réveil, secouait un prunier dont le fruit nous avait paru délicieux : «Pardieu! Sire, lui dîmes-nous, nous venons de ce voir passer des gens qui vous préparent bien « d'autres prunes, et un peu plus dures à digérer.» L'explication se fit en peu de mots; le temps pressait; et le roi avait d'autant moins de peine à nous croire , qu'il nous dit aussi avoir lui-même entendu quelque chose depuis un quart d'heure ; mais que, plutôt de croire que Givry s'était si mal acquitté de sa commission, il avait jugé que le bruit venait de son propre camp. Sa majesté donna ordre à douze de nous , qu'elle trouva sous sa main , d'aller promptement vers les différens logemens de cavalerie, dont elle portait toujours la liste dans sa poche ; d'y répandre l'alarme , et de les presser de se rendre tous au quartier du roi, pendant qu'une partie de nous irait vers l'infanterie pour la former en bataillons, et la placer entre ce même quartier et les tranchées. Il monta à cheval en donnant ses ordres, et, quoiqu'il marchât à toute bride, il les donna à tous ceux qu'il rencontra avec la même justesse et la même étendue que s'il s'était préparé de longue main à une bataille. Grâce à tant de célérité, et a cette admirable présence d'esprit qui faisait que rien n'échappait à ce prince là où tout autre en sa place , au lieu de former im plan suivi, aurait à peine été

Page 1