‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 3)Chapitre 61 sur 239 · LIVRE SEPTIÈME. laS · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIÈME. laS

ment uni. Il supposa que l'abjuration que lepoi venait de faire n*était qu'un cérémonial nécessaire , qui ne devait avoir rien changé en ce prin^ que l'extérieur seulement; et il crut l'avoir suffisamment prouvé par deux ou trois traits de raillerie sur quelques pratiques superstitieuses des dévots catholiques, sur les moines mendians et sur les équivoques des jésuites.

Le duc de Bouillon s'arrêta en cet endroit , comme un homme qui craignait de s'expliquer trop librement, et mè regarda fixement avec une feinte inquiétude. Je l'avais écouté sans l'intern rompre. Je découvrais , sans qu'il s'en aperçût , toutes les idées qui passaient par cette tête ambitieuse; mais il me restait encore bien des choses i savoir, et je crus pour cela qu'il ne s'agissait que de le faire parler long-temps ; car il n'est pas possible qu'un homme qui est à là fois vain et grand parleur ne trahisse enfin tous ses secrets. Je me mis donc à sourire, et je pris l'air d'un homme touché d'admiration pour son esprit, sa politique et son éloquence. Le duc , agréablement flatté , ne se fit pas presser ; et , reprenant la parole, il passa à me faire connaître le véritable intérêt des réformés dans la situation présente des affaires de France. Ici il fallut que j'en devinasse pkis qu'on ne m'en disait, soit que, Je. duc de Bouillon s'observant toujours un peu de peur

ia6 MÉMOIRES DE SULLY.

d'indiscrétion, son expression souffrît de la contrainte de son esprit, soit qu'il trouvât que l'affectation d'un air mystérieux faisait plus d'honneur au parti et à lui-même , soit enfin que ce qu'il disait roulât sur un système si sublime et des idées si abstraites , qu!il s'y perdait peut-être aussi bien que moi. •

Je ramenai le duc de ce vol trop élevé ; et il me dit plus clairement que les réformés avaient pris tant d'ombrage de la conversion du roi , qu'il ne pouvait dissiper leur crainte qu'en déclarant la guerre à l'Espagne conjointement avec eux ; que sans cela rien ne pouvait les empêcher de se regarder comme un corps sacrifié, et exposé désormais aux violences des catholiques français agissant de concert avec les Espagnols et le pape. Une nouvelle que le duc regardait peut-être commq aussi fausse qu'elle l'était réellement, fut la preuve qu'il en apporta. Villeroi avait , disait-il , proposé au roi, étant à Fontainebleau, de la part des ducs de Lorraine , de Mayenne et de Mercœur , cette union de la France et de l'Espagne; et le pape ne refusait à ce prince la bénédiction apostolique , avec une bulle, par laquelle il le reconnût roi de France , que parce qu'il voulait que cette union prétendue en fut le préliminaire. A cette preuve Bouillon en joignit d'autres qui n'avaient pas pkis de fondement , par lesquelles il crut justifier que

Page 1