LIVRE SEPTIÈME. l5l
pour un léger repas que Henri faisait après son dîner, elle en prit encore occasion de lui témoigner sa reconnaissance, et dit avec vivacité que , si jamais son fils venait à manquer à son devoir , elle le désavouerait pour son fils et le déshfériterait. Le roi courut l'embrasser en lui disant que , de son côté, il prenait pour le duc de Guise et pour toute sa famille les plus tendres sentimens d'un père.
On ne manqua pas de se récrier fortement contre le traité que je venais de faire avec le duc .de Guise. Les ennemis particuliers de ce duc, et cette autre espèce de gens dont la cour fourmille, qui n'ont d'autre occupation que de déchirer la conduite des personnes en place, s'unirent contre moi, ameutés secrètement par ceux à qui l'on avait ôté la connaissance de cette affaire, et firent retentir partout que je ne m'étais cliargé de la commission que pour gratifier madame de Guise. Le duc d'Épernon ne s'oublia pas. Il répétait sans cesse , en parlant du duc de Guise et de lui , que j'avais obligé l'un sans aucun sujet , et désobligé l'autre contre toute raison. Ces .discours furent si souvent rebattus aux oreilles du roi, que ce prince vint aussi à penser que j'avais agi peut-être avec un peu trop de précipitation , sans que pour cela sa majesté m'en sût plus mauvais gré.
Il ne m'était pas difficile de me justifier : c'est
l5a MIÊMOIRES DE SULLY.
ce que je fis dans une apologie par écrit, que je présentai au roi. J'y appuyais ma défense sur les raisons suivantes : qu'il n'était pas au pouvoir du roi d'accorder au duc de Guise les trois points que j*ai marqués plus haut sans faire une infinité de mécontens ; qu'il aurait pourtant fallu les lui céder , si l'on n'avait pas eu un gouvernement à lui donner ; ce qui était la moindre récompense qu'il pouvait espérer en remettant celui de Champagne , et en renonçant à tant d'autres prétentions; qu'à l'égard du gouvernement qu'on lui donnait pour équivalent, on ne pouvait en choisir « un qui tirât moins à conséquence que celui de Provence * , parce que , supposé que le duc de Guise devînt capable dans la suite d'oublier ses nouveaux sermens , on aurait peu à craindre de sa part dans une province sans communication avec la Lorraine , les Pays-Bas , et surtout la Bourgogne; d'ailleurs qu'en n'accordant au duc de Guise, de toutes ses demandes, que de le continuer dans le gouvernement de Champagne, on risquait de perpétuer la guerre dans ces contrées; qu'il était de l'intérêt du roi de pouvoir disposer de la Champagne en faveur d'un homme nonseulement intérieurement attaché à son service ,
' Ce gouvernement lui fut ôté depuis par le cardinal de Richelieu , qui ôta pareillement celui de Picardie au duc d'Ëlbeuf, et celui de Bourgogne au duc de Bellegarde.