LIVRE SEPTIEME. l
finances frappant les plus aveugles, le nouveau conseil voulut dans son commencement que cet honneur lui fut dû, et il en fit composer un projet par ceux d'entre eux qui se piquaient d'avoir dans l'esprit plus de pénétration et de méthode , Fresne et La Grange-le-Roi; mais, après qu'ils eurent enfanté sur cette matière un fort gros volume, il en arriva comme de la plupart des systèmes qu'on a inventés et qu'on inventera : rien de plus merveilleux dans la spéculation , rien de plus scabreux dans la pratique ; et le roi qu'ils avaient entretenu des plus magnifiques espérances, ne s'en trouva pas plus avancé au bout de Tannée, quHl avait passée à Paris , attendant de jour en jour l'effet de leurs promesses.
Il y fut plus utilement retenu par le traité avec la Lorraine , qui se détacha enfin de l'Espagne , et fit avec la France une ligue offensive et défensive. Spicy s'y employa fort utilement, et en eut presque tout l'honneur. Le roi ne manqua plus d'occupation dès que le duc de Bouillon fut arrivé à Paris. Il y vint presser en personne l'exécution des desseins dont il m'avait entretenu à ' Sedan , et particulièrement la déclaration de guerre contre l'Espagne, dont il faisait la base de son agrandissement du côté des Pays-Bas. Il en parla avec des raisonnemens si plausibles, qu'après avoir gagné à demi le roi, et attiré dans son opi-
l66 MÉMOIRES DE SULLY.
nion la plupart des courtisans', il ne balança pas à en faire la proposition en plein conseil. Il y avait deux sortes de personnes qui ne la goûtaient pas : ceux en qui il restait encore un germe d'attachement à la Ligue et à l'Espagne , ils n'étaient pas en petit nombre; et ceux qui jugeaient que, dans l'état de faiblesse et d'épuisement où se trouvait alors le royaiune, la guerre était toutà-fait hors de saison. Ce dernier avis n'avait que très-peu de partisans, mais très-forts en raisons, si on les avait écoutés.
Je ne voulus pas avoir à me reprocher mon silence en cette occasion; je tachai, par toutes sortes de moyens, de dissuader le roi de la guerre:
' De Thou ne doute point que le duc de Bouillon n'ait cté le principal auteur de cette guerre ; et son historien convient de bonne foi quen donnant ce conseil, Bouillon consulta bien moins l'avantage de l'état et la gloire du roi que sou intérêt personnel et celui du parti calviniste, qui avait nécessairement besoin de la guerre pour obtenir les conditions favorables qui lui furent accordées par Tédit de Nantes. Malgré les raisons de déclarer la guerre à l'Espagne, qu'on voit détaillées dans les manuscrits de la bibliothèque du Roi, volume marqué 8955, et dans la déclaration du roi, rapportée au tome 6 des Mémoires de la Ligue , tous l€s bons écrivains et les esprits judicieux ne forment qu'une seule voix en faveur du sentiment du duc de Sully, sur la précipitation de l'imprudence avec laquelle Henri IV se porta à cette entreprise, dont les suites pouvaient être encore bien plus fâcheuses qu'elles »e le furent.