LIVRE TROISIÈME. tl^g
et s'applaudit de m'avoir gagné. La distinction avec laquelle il me traita me fit des envieux. Je partis avec lui, après avoir reçu secrètement les instructions du roi de Navarre , et concerté avec lui tout ce que le bien de son service exigeait que je fisse en cette occasion.
M. le comte ne m'entretint pendant toute la route que de la faveur , de l'éclat et des honneurs qui l'attendaient à la cour. Il ne croyait pas que le roi de Navarre put seulement avoir la pen»ée d'entrer en concurrence avec lui. Dans tous les traits qui lui échappaient d'une vanité et d'un orgueil insupportables , il se mêlait , sans qu'il s'en aperçut , un levain de fiel et d'aigreur contre le roi de Navarre, qui marquait toute l'aversion et l'antipathie qu'il sentait pour lui. Je ne pouvais me résoudre ni à flatter ses penchans , ni à applaudir à ses folles idées. Je ne lui répondais autre chose sinon que je prévoyais que la désumon de la famille royale , déjà cause de tant de maux , mettrait enfin U France au pouvoir de la maison d'Autriche , après qu'elle les aurait détruites l'une par l'autre. Un discours plus flatteur aurait été plus du goût du prince ; mais le mien ne laissait pas de renfermefj'iii^^ç marque d'attachement solide dont il ne pouvait s'empêcher de me savoir bon gré.
Nous arrivâmes à Nogent-le-Rotfou et ensuite
aSo MÉMOIRES DE SULLY.
à Mantes , où était le roi. Nous le trouvâmes livré à toute l'agitation que donne le plus violent ressentiment, et pénétré de confusion de l'affront qu'il venait d'essuyer ' ; mais avec cela si incapable de profiter de ses revers, que dans ce moment même il donna au duc d'Épernon la charge d'amiral, et tout à la fois le gouvernement de Normandie , vacant par la mort du maréchal de Joyeuse. Le comte de Soissons ea fut si mal reçu , qu'il ne tint qu'à lui de sentir le ridicule de ses grands projets. Le roi m'adressa ensuite la parole, et me demanda si j'avais quitté le roi de Navarre. Je me démêlai de cette question embarrassante en lui disant que je ne comptais point m'étre séparé de ce prince , pour être venu offrir mes ser-
' On croit qu'avec beaucoup de fermeté et de bonne conduite, Henri III aurait encore pu alors rétablir ses affaires. Il est certain que le» Parisiens , consternés de sa sortie de Paris, IJpenvoyèrent dm députés à Chartres pour le supplier, avec tontes sortes de soumissions, de revenir dans cette ville. Pour rendre cette députation plus touchante, ils firent marcher en procession les capucins , qui entiferc^t dans la cathédrale portant les instrumens de la passion et criant miséricorde. Le roi les reçut avec Tair de majesté et d'autorité qui convenait en cette occasion. Il caressa beaucoup les députés du parlement , qui n'avaient ^f^jÉfll^" ^^^^ ^*'*'^^ l'affaire des barricade^. Il menaça les auMKjH ne jamais remettre le pied dans Paris, et d'en ôter tous les corps et les cours souveraines : menace qui alarma* si fort les Parisiens, que le duc de Guise eut besoin de toute son adresse et de tout son crédit pour les rassurer.