LIVRE TROISIÈME. l[\i
desseins, et d'un autre côté.,imes deux frères me firent les plus fortes instandes de m'attacher au parti du roi. Je rejetai fort loin cette pensée ; et ma fidélité pour mon prince se soutint dans cette épreuve, qui ne laissait pas d'être séduisante. Lorsque je fais réflexion que l'emploi. de gouverneur de Saumur m'aurait obligé d'y faire une continuelle résidence, et m'aurait par conséquent éloigné pour toujours de la personne du prince, je trouve que ce qui me paraissait alors un passe-droit était plutôt une faveur dont je devais le remercier. Il ne restait plus rien à faire aux deux rois que de s'aboucher, afin de concerter leurs entreprises. Pour cela le roi de Navarre prit le chemin du Plessis-lès-Tours. Combattu par un reste de défiance ' dont il avait de la peine à se défaire , je me souviens qu'il s'arrêta près d'un moulin, à deux lieues de ce château, et qu'il voulut encore savoir ce que chacun des gentilshommes qui composaient sa suite pensaient sur la démarche qu'il
' « Ses vieux capitaines huguenots craignaient, disaient-ils, « qu'en un temps oîi une trahison était si nécessaire à Henri III « pour se retirer du labyrinthe où l'action de Blois l'avait jeté « (il avait été excommunié par Sixte V), il ne voulût acheter « son absolution au prix de la vie du roi de Navarre. » ( Péréf,, ibid,) Ce prince avait souvent dit lui-même, à ce que rapporte de Thou, que jamais il ne lui arriverait d'entrer dans le cabinet du roi qu'au milieu de deux armées rangées en haie.
faisait. J'étais de cette troupe , et le souvenir de ce que j'appelais une injustice me tenait dans le silence. Le roi de Navarre se tournant vers moi : (c Vous ne dites mot, me dit-il; que vous en sem- « ble ? » Je lui répondis en peu de mots que, quoique le pas qu'il faisait ne fut peut-être pas sans danger, parce que le roi avait l'avantage du nombre sur lui, je croyais que c'était ici une de ces occasions où il fallait donner quelque chose au hasard, et se contenter de prendre d'ailleurs toutes les précautions que la prudence peut suggérer. Ce prince réfléchit encore quelques momens ; ensuite se tournant vers nous : « Allons ' , allons , « nous dit-il, la résolution en est prise, il n'y faut « plus penser. »
Le roi s'était avancé dans la campagne au-devant du roi de Navarre , et la joie d'une union si désirée y avait aussi attiré un concours de peuple si prodigieux, que les deux rois furent plus d'un demi quart d'heure à cinquante pas l'un de l'autre sans pouvoir s'approcher. Ils s'embrassèrent avec une satisfaction égale ^ , et prirent ensemble le
' Il écrivit en ces termes à Duplessis-Mornay : « M. Du- « plessis, la glace est rompue, non sans nombre d*avertisse- « mens, que si j'y allais, j'étais mort; j'ai passé l'eau en me re- « commandant à Dieu , etc. »
* Au pont de la Motte, à un quart de lieue de Tours : « Cou- « rage. Monseigneur, dit Henri IV à Henri III, deux Henris