‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 117 sur 231 · LIVRE TROISIÈME. ^/^g · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. ^/^g

et ce fut avec tant de furie, que dans le premier instant quarante des nôtres furent renversés par terre. J'étais de ce nombre avec MM. de Châtillion', de Mouy, de Montbazon, d'Avantigni et de Pressaigni. Heureusement je n'étais point blessé ; mon cheval, qui n'avait que la mâchoire fracassée d'un coup de lance, se releva, et je me retrouvai dessus. Peut-être n'y a-t-il jamais eu d'action dans ce genre de combat plus chaude, plus opiniâtre , ni plus meurtrière. Nous retournâmes quatre ou cinq fois à la charge, les ennemis se ralliant aussitôt qu'ils avaient été enfoncés. J'y eus deux épées cassées, et j'eus recours à deux grands pistolets chargés de carreaux d'acier, qui ne trouvèrent aucune arme qu'ils ne perçassent de part en part. Nos adversaires nous laissèrent enfin le champ de bataille, voyant qu'ils avaient perdu deux cents des leurs.

Nous n'étions guère en état de goûter le fruit de notre victoire, à cause des blessures et de l'épuisement qui nous rendaient comme immobiles. Un peu de repos était tout ce que nous désirions, lorsqu'il survint une pluie violente, qui, se mêlant, avec notre sueur, nous inonda en moins de rien , parce que nous portions nos armes à cru ; et, pour comble de disgrâce, nous apprîmes que

' François de Châtillon, fils de Tamiral, chef de la troupe. Isaac Yaudré de Mouy. Louis de Rohan , duc de Montbazon.

aSo MÉMOIRES 1>E SUIXY.

nous étions suivis de près par le duc de May^ine. Le conseil avant été assemblé dans cette acca-

blante situation, il fut résolu que, malgré l'état

où nous étions, nous marcherions toute la nuit pour tâcher de regagner Beaugennr. Nous y arrivâmes tellement excédés de lassitude et de soif, que, les forces me manquant, je ne pus Csûre autre diose que de me laisser tomber sur un lit, où il fut impossible de me réveiller pour prendre qudque nourriture.

vLe bruit de ce combat s'étant répandu , le roi de Navarre vint nous visitar à Beaugency , et loua infiniment notre action. On lui amena Saveuse, qui était du nombre des priscmniers. Ce prince, également porté à caresser les braves gens, et à plaindre les malheureux, chercha à le consoler par toutes sortes de louanges et de bons traitemens. Mais Saveuse ayant su qu^un grand nombre de ses parens, et presque tous ses amis avaient péri dans le combat, cette douleur, jointe à la honte d'avoir été vaincu , et aux blessiu*es considérables qu'il avait reçues, le jeta dans un tel désespoir, qu'il devint furieux. Il mourut dans Fardeiu" d'une fièvre frénétique, sans vouloir souffrir qu'on mit le moindre appareil sur ses plaies. Le roi de Navarre nous fit prendre le chemin de Châteaudun, où huit jours de repos nous firent pubUer le passé.

Page 1