‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 118 sur 231 · LIVRE TROISIÈME. sSl · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME. sSl

J'étais prêt à en partir, lorsque je vis arriver un courrier qui m'apprit que mon épouse était malade à l'extrémité. Je volai à Rosny avec d'Orthoman ' , premier médecin du roi de Navarre , à qui ce prince ordonna de m'accompagner. Tout tenait pour la Ligue en ce canton ; et un de mes frères ^ , qui s'était emparé de ma maison , celle-là même où mon épouse était malade , eut la cruauté de lever le pont , et de m'en refuser l'entrée. Je me sentis pénétré jusqu'au fond du cœur d'un sentiment si dénaturé , et je jurai d'entrer ou de périr. Je me disposais en effet à forcer ma propre maison , et l'échelle était déjà appliquée contre le mur, lorsque mon frère, qui ne s'attendait peut-être pas à tant d'intrépidité, me fit ouvrir la porte.

La seule consolation que j'eus fut de voir encore mon épouse vivante , et de recevoir ses derniers embrassemens. Tous les remèdes furent inutiles : elle expira au bout de quatre jours. J'avoue que la perte d'une épouse si chère , et dont la vie avait été si cruellement traversée, ferma mon cœur à tout autre sentiment pendant un mois entier. J'écoutais avec insensibilité les progrès des armes des deux rois, qui, en tout autre temps,

' Nicolas d'Orthoman , natif d'Arnhem.

' C'est sans doute Taîné , qui se faisait appeler le baron de Rosny.

aSa MEMOIRES DE SULLT.

m'auraient enflammé d'un désir violent d'y prendre quelque part : car c'est pendant ce temps-là que se firent les sièges de Gergeau , Pluviers , Étampes, Chartres , Poissy , Pontoise, llle-Adam , Beaumont et Creil. 11 n'y avait point de bicoque qui ne se fit honneur d'arrêter son roi ; il ne trouvait partout que révolte et désobéissance. Il comprit alors quel bien c'était pour lui que le secours du roi de Navarre. Pour ce prince , il prodiguait sa vie comme s'il en eût été las. On était sûr de le voir à la tête des soldats partout où il y avait du danger. Dans un de ces combats fréquens qpi'il eut à soutenir, au moment que, pour se reposer, il s'appuyait sur Charbonnière ' , un coup de feu ôta la vie à ce maître-de-camp.

Je me réveillai comme d'un profond sommeil, lorsque j'entendis dire ^ que les deux rois tenaient Paris assiégé. Je m'arrachai d'un lieu où tout me rappelait à ma douleur , et je courus rejoindre l'armée. Il me semblait que je soulageais l'amertume dont je sentais que mon cœur était encore plein , en m'exposant témérairement dans toutes les es-

• Gabriel Prévôt.

' S'il faut en croire Matthieu, tome 2, page 3, ces deux rois n'étaient pas fort contens l'un de l'autre. Henri III ne pouvait cacher sa jalousie contre Henri lY , qui, bien loin de songer à régner , n'attendait , pour se retirer, que le moment où il aurait rétabli le roi sur son trône.

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