‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 121 sur 231 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

se montrait comme insurmontable , quand on y joignait la réflexion , que la mort du roi allait détacher de la personne du roi de Navarre la plus grande et la principale partie de ses forces. 11 ne pouvait compter ni sur les princes du sang, ni sur les grands ; et telle était sa situation , qu'ayant besoin du secours de tout le monde , il ne pouvait se fier à personne. Je tremblais lorsqu'il me venait en pensée que peut-être une nouvelle si surprenante et si imprévue allait produire une révolution qui laisserait le roi de Navarre, avec une poignée de fidèles serviteurs, à la merci de ses anciens ennemis , et dans un pays où toutes les ressources lui manquaient.

Malgré cela, tout le monde conviendra qu'il n'y avait qu'un conseil unique à donner, et un unique parti à suivre pour le roi de Navarre, celui de profiter de l'occasion , avec toutes les précautions qui sont ordinairement ce qui la rend ou bonne ou mauvaise. En effet, sans vouloir juger l'avenir, qui dépend de trop de choses, encore moins prétendre l'assujettir à notre précipitation , dans les grandes et pénibles entreprises , il ne faut que s'attacher à vaincre les obstacles l'un après l'autre, et ne point se rebuter parce qu'ils sont grands et en grand nombre. On ne doit jamais désespérer de ce qui a été possible à quelqu'un; et combien de choses auxquelles on T. 17

attache l'idée d'impossibles deviendraient faciles à qui saurait tirer parti du temps , des occasions , des fautes d'autrui, des momens heureux, des différentes dispositions , et d'une infinité d'autres circonstances.

La réponse que je fis au roi fut selon ces maximes : il ne pensait pas différemment lui-même. Nous convînmes donc, qu'au lieu de regagner les provinces éloignées , ce prince resterait au milieu de l'armée royale , pour y faire valoir ses droits , et que nous irions de ce pas à Saint-Cloud , mais bien armés, à tout événement, en observant pourtant de tenir cachées nos armes extraordinaires, afin de ne pas jeter nous-mêmes la terreur et le ijsoupçon. En entrant dans Saint-Cloud , on nous dit que le roi se portait mieux, et l'on nous fit mettre bas nos épées. Le roi de Navarre s'avançait vers le château , et je le suivais , lorsque tout d'un coup nous entendîmes un homme s'écrier : « Ah ! mon Dieu , nous sommes perdus ! » Le roi de Navarre fit venir cet homme, qui continuait en disant : « Ah ! le roi est mort ; » et lui fit plusieurs questions , auxquelles il satisfit par un récit de la mort du roi, trop bien circonstancié pour que nous en pussions douter. Henri en fut encore plus assuré , lorsque , après avoir avancé quelques pas , il vit la garde écossaise qui vint se jeter à ses pieds , en lui disant : « Ah ! Sire, vous êtes présentement

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