‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 126 sur 231 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

rieures et supérieures. C'était tout ce qu'il avait d'infanterie. ll|partagea sa cavalerie , qui ne montait en tout qu'à six cents hommes , en deux parties égales. Il en prit une moitié, avec laquelle il se mit entre le bois et le chemin , et fit descendre l'autre, séparée par pelotons, entre le chemin et le marais , pour en remplir en quelque sorte l'intervalle. Il ne se coucha point toute cette nuit, pendant laquelle il craignait que les ennemis ne se rendissent maîtres de la chaussée : il y fit la garde lui-même. Le matin il se fit apporter de quoi manger dans une fosse, où il appela ses principaux officiers pour déjeuner avec lui. Il comptait avoir peut-être après cela quelques momens pour se reposer, lorsque les gardes vinrent lui annoncer que l'armée de la Ligue marchait à lui en ordre de bataille.

A cette nouvelle , il fit avancer dans le bois le vicomte de Chartres , Palcheux , Brasseuse , Avan* tigny et trois ou quatre autres , pour y faire quelques prisonniers. Ils revinrent presque aussitôt , ramenant le comte de Belin ' , qu'ils avaient pris. Le roi alla à sa rencontre , et l'embrassa en souriant. Celui-ci, qui cherchait partout des yeux une armée, et qui ne voyait presque personne, ne lui répondait qu'en marquant sa surprise de voir si

* François de Faudoas d'Averton de Scrillac, comte de Belin , sous-gouverneur de Paris pour le duc de Mayenne.

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peu de soldats autour du roi. « Vous ne les voyez a pas tous , lui dit le roi avec la n^me gai té; car a vous n'y comptez pas Dieu et le* bon droit qui « m'assistent. » Tout accoutumé que j'étais à voir ce prince, je ne pouvais me lasser d'admirer son visage serein et tranquille, où, dans une occasion d'autant plus désespérante , qu'elle laissait tout le temps de la réflexion , paraissait à la fois un air de sang-froid et d'une sage ardeur, qui semblait aux soldats avoir quelque chose au-dessus de l'humanité, et leur inspirait à leur tour toute l'intrépidité de leur chef.

Le duc de Mayenne fit d'abord attaquer les tranchées supérieures par un escadron de ses lansquenets, qui parurent refuser de se battre, parce qu'ils n'avaient en tête que des lansquenets comme eux : ils feignirent même de se rendre , et les nôtres furent si bien la dupe de cette tromperie , qu'ils les laissèrent avancer et gagner la tranchée , d'où ils chassèrent ensuite les nôtres, et de ce poste avantageux ils nous incommodèrent extrêmement. Je perdis bientôt de vue tout ce qui se fit du côté du bois, parce que celui du marais, où j'étais avec dix de mes gens, fut attaqué en ce moment par un escadron de huit à neuf cents chevaux. A l'approche de cette troupe si supérieure , nous nous réunîmes environ cent cinquante chevaux, et nous la repoussâmes jusqu'au tournant

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du vallon, où, ayant rencontré quatre autres escadrons, nous fumes obligés de revenir sur nos pas, jusqu'à ce que, trouvant à notre tour le comte d'Auvergne ' qui amenait à notre secours les autres cent cinquante chevaux, nous remenâmes battant, pour la seconde fois, les escadrons ennemis. Ce manège ne pouvait pas durer longtemps. Trois cents chevaux de l'armée ennemie s'étant encore joints aux premiers , nous fûmes obligés de plier, et nous regagnâmes en désordre

' Charles de Valois , fils naturel de Charles IX. Il en sera parlé dans la suite. C'est sur la relation de ce comte , depuis duc d'Angouléme, que le père Daniel nous a donné dans son Histoire de France, tome 9, une description de ce combat, à laquelle on ne peut rien ajouter. Elle n'est que légèrement différenfe de nos mémoires. Voyez aussi P. Matthieu , tome 2 , p. 14 et suiv.; Cayet, tome i , liv. 2, fol. 263 et suiv.; les Mé^ moires de Nevers , tome 2 , p. 697 ; la Relation du médecin du ChesnCy etc. Ce combat se donna le mercredi 20 septembre, à dix heures du matin, et finit à onze. Il fut précédé de plusieurs tentatives que fit le duc de Mayenne, cinq jours auparavant , pour s'emparer de Dieppe , qu'on appela les escarmouches du PoUet. « Mon compère, dit Henri IV à Arreguer, « colonel du régiment de Soleurc , je viens mourir ou acqué- « rir de l'honneur avec vous. Il rechassa les lansquenets traî- « très, etc. » [Le Grain, liv. S.) « Mon père, dit encore ce « prince au colonel Galati, gardez-moi ici une pique, car je « veux combattre à la tète de votre bataillon. » [Matthieu, ibid. page 14.) Après le combat, il écrivit à Crillon en ces termes : «iPends-toi, brave Crillon, nous avons combattu à Arques, « et tu n'y étais pas. Adieu , brave Crillon, je vous aime à tort « et à travers. »

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la chapelle, où par bonheur nos gens de pied qui l'occupaient arrêtèrent court cette cavalerie , et engagèrent un combat , où Sagonne ' et quelques autres officiers furent tués.

Le duc de Mayenne ayant commandé tout le reste de ses lansquenets pour attaquer la chapelle, nous cédâmes enfin ce poste, et, accablés par le nombre, nous abandonnâmes de même les endroits creux du chemin, et tout le chemin même. Cf était là un commencement de déroute. Les suites en auraient été à craindre , si nous n'eussions pas rencontré heureusement le bataillon des Suisses , qui soutint le choc , et nous donna le temps de nous rallier et de nous remettre en état de combattre. Il ne pouvait m'arriver personnellement rien de plus à propos. Mon cheval étant tombé mort en ce moment de ses blessures, j'en remontai un frais. Pour vaincre la brave résistance de nos Suisses, les ennemis jugèrent à propos de faire prendre à cinq cents chevaux le chemin le long du marais. Ils nous auraient pris en queue, et enveloppés facilement avec les Suisses et le reste des combattans , mais , de bonne fortune , ces chevaux s'étant trop approchés du marais, ils demeurèrent engagés dans la fange, et ceux qui les

' Jean Babou , comte de Sagonne. Les comtes de Montbazon et de Roussy (Louis de Rohan, Josias, de La Rochefoucaiilt) y perdirent aussi la vie.

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montaient s'en retirèrent avec assez de peine, en y laissant leurs lances.

Le combat s'étant encore soutenu quelque temps en cet état, c'est-à-dire tant que nosTorces purent y suffire, la lassitude commença à nous surmonter. De notre côté, c'étaient toujours les mêmes personnes qui agissaient, au lieu que nos ennemis se renouvelaient et se multipliaient à chaque moment. Une grande partie de notre brigade était désarmée et démontée. Dans cette extrémité , je fus député de toute la troupe pour aller représenter au roi notre situation, et lui demander du renfort. Je rencontrai ce prince qui passait dans notre quartier : ce Mon ami, me dit-il, je n'ai personne à vous « envoyer; mais pour cela il ne faut pas perdre <c courage. » En effet , il n'était pas lui-même en meilleur état que nous. Il se tourna pourtant vers M. Le Grand , et lui dit de me suivre avec tout ce qu'il pourrait ramasser au-dessus du chemin \ Je retournai vers les miens , et leur annonçai avec une joie apparente un secours sur lequel je ne comptais guère. Chacun se ranima, et l'on peut dire qu'en ce moment il se fit des coups de valeur incroyables ; couverte d'un brouillard fort épais , qui nous dérobait nos ennemis, nous ne connaissionsqu'une très-petite partie du danger. Ce brouil-

' Rocher de Saint-Sarry de Bellegarde.

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lard étant venu à se dissiper, les rayons du soleil nous montrèrent aux ennemis, et nous firent découvrir toute leur armée qui venait pour nous accabler. Elle était déjà si proche , que personne ne se flatta de pouvoir seulement gagner le bout de la chaussée, qui eût été un dernier retranchement , et ne songea plus qu'à mourir en vendant chèrement sa vie.

Notre salut vint de ce que nous avions regardé comme notre plus grand malheur. Le canon du château d'Arqués était devenu inutile par l'épaisseur du brouillard; dès qu'il put voir l'ennemi, il fit une décharge si juste, et d'un effet si terrible , quoique nous n'eussions que quatre pièces de canon, que les ennemis en furent troublés. Quatre autres volées ayant succédé assez rapidement, l'armée ennemie, qu'il perçait toute entière, ne put supporter ce feu, et se retira en désordre sur le flanc du vallon , derrière lequel se perdit, quelques momens après, toute cette épouvantable multitude, étonnée sans doute de la grandeur de la perte qu'elle avait faite , et rebutée par une résistance à laquelle le duc de Mayenne ne s'était point attendu.

Le roi, après une action qui le couvrait de gloire , se retira à Arques; de là il vint à Dieppe, toujours harcelé par les ennemis , et dans des escarmouches continuelles, dont je supprime le

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