‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 151 sur 231 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

ment à Sigogne de le suivre ; celui-ci le refusa , et chercha inutilement à lui faire comprendre l'injustice de sa prétention.

Dès le lendemain matin je me fis transporter par eau à Passy, pour me rendre de là à Rosny, afin, de me faire guérir. En arrivant à Passy , j'appris qu'une partie des soldats de ma suite , mes valets avec tout mon bagage, s'y étaient retirés, ne sachant ce que j'étais devenu , et intimidés par un faux bruit quï?$'^tait répandu que le roi avait perdu la bataille. Jk appréhendaient les reproches que je pouvais leur faire, et se tenaient cachés. Je les fis chercher ; mais ils eurent tant de honte de s'être montrés si lâches, qu'ils se sauvèrent la nuit suivante à pied, sans que j'aie jamais pu savoir ce qu'ils étaient devenus. Ils laissèrent, avec tous mes bagages , quatre chevaux à eux , que je fis vendre à l'encan, et dont je distribuai l'argent a ceux de leurs camarades qui étaient blessés.

Comme j'étais hors d'état de pouvoir souffrir le cheval, je me fis faire à la hâte une espèce de brancard avec des branches d'arbres encore couvertes de leurs écorces, et des cercles de tonneau, et je pris par Beurons, pour éviter les montées et descentes de Rougevoie et de Châtillon. Maignan , garçon plein de gaîté et d'imagination , jugea à propos de donner à cette marche l'air

3o8 MÉMOIRES DE SULLY.

L'attaque commença à minuit par un bruit effroyable d'artillerie , auquel la ville répondant de son côté, il n'y a personne qui n'eût jugé que cette ville immense allait périr par le feu, ou par une infinité de mines allumées dans ses entrailles. Il n'y a peut-être jamais eu de spectacle plus capable d'inspirer de l'horreur. D'épais tourbillons de fumée , au travers desquels perçaient par intervalles des étincelles ou de longues traînées de flammes, couvraient toute la surface de cette espèce de monde, qui, par la vicissitude des ombres et de la lumière , paraissait plongé dans de noires ténèbres, ou enseveli dans une mer de feu. Le fracas de l'artillerie , le bruit des armes et les cris des combattans ajoutaient à cet objet tout ce qu'on peut imaginer d'effrayant; et l'horreur naturelle de la nuit le redoublait encore. Cette scène dura deux heures entières , et finit par la réduction de tous les faubourgs, saris excepter celui de Saint- Antoine, quoique par sa grande étendue on eût été obligé d'en commencer l'attaque de fort loin. On bloqua les portes delà ville, en sorte que, rien ne pouvant plus y entrer sans la permission de ceux qui les gardaient, le peuple se vit bientots^^i réduit à un excès de misère et de famine dont îe'^S ne puis encore m'empêcher de frémir. '^*

On me permettra de passer rapidement sur cet

Pierre Forgel, sieur de Fresne, secrétaires de sa majesté. Alibour, médecin du roii

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