‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 167 sur 231 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

modait les assiégeans dans les attaques qu'ils donnaient au château, mais encore qu'il les exposait à être pris par-derrière, pendant qu'ils avaient en tête la garnison du dedans, le roi résolut de s'en saisir et de le rendre inutile. Il choisit la nuit qu'il était de tranchée avec ses trois cents gentilshommes armés de toutes pièces. Outre les armes ordinaires, il nofis fit prendre à tous une hallebarde à la main et des pistolets à la ceinture , et il joignit à cette troupe quatre cents mousquetaires ou piquiers. Ce fut à minuit, par VB froid excessif du mois de décembre, que nous attll«|ttàmes cette tranchée par plusieurs endroits. Pendant une demi-heure, l'action fut opiniâtre, avec une égale animosité de part et d'autre. Nous fîmes des efforts considérables pour gagner le bord; et les assiégés nous repoussèrent plusieurs fois. J'y fus renversé à deux reprises, ma hallebarde cassée, mes armes détachées ou mises en pièces. Maignan, que j'avais obtenu la permission de mener avec moi , me releva, rajusta mes armes, et me donna sa hallebarde. Enfin la tranchée fut emportée de vive force, et nous la nettoyâmes de plus de cinquante morts ou mourans des ennemis , que nous jetâmes dans le précipice de la cpUine. Cette tranchée était vue à découvert par le canon du fort ; mais le roi avait eu la précaution de faire apporter quantité de gabions, de barriques et de pièces

de bois qui couvrirent les Anglais , auxquels il la donna à garder.

Villars ne s'était point attendu à voir ainsi emporter en si peu de temps son ouvrage extérieur. Lorsqu'il l'eut appris, et que c'était le roi en personne qui avait condui l'entreprise ; « Pardieu, « ditril , ce prince par sa valeur mérite mille cou- « ronnes. Je suis fâché que pÉr une meilleure « croyance il ne nous donne autant d'envie de lui a en acquérir de nouvelles que par celle qu'il tient (c il nous dotme sujet de lui disputer la sienne; a mais il aej^ûra pas dit que j'ai manqué à tenter « de ma personne ce qu'un grand roi a exécuté de « la sienne. »

En effet, il se mit à la tête de quatre cents hommes armés , comme on lui dit que l'avaient été ceux du roi, et, prenant aussi huit cents piquiers choisis sur tout son nombre, il attaqua les Anglais , et les délogea de la tranchée. Le roi se sentit piqué de la vanité de Villars , et résolu de n'en pas démordre, il se disposa à une seconde tentative. Les Anglais , qui appréhendaient un reproche qu'ils n'avaient pas assurément mérité, prièrent le roi de mettre de sa troupe cent gentilshommes anglais , et que tous les gens de pied dont il se ferait accompagner fussent pareillement Anglais. Ils demandèrent encore qu'on leur donnât la pointe de l'attaque , et ils s'y comportèrent

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de façon que, malgré la résistance des assiégés, qui avaient doublé leur monde , la tranchée fut regagnée une seconde fois ; ils s'y maintinrent dans la suite, et ôtèrent aux assiégés l'envie de s'en approcher.

Par ce qui venait d'arriver pour nn simple fossé il était aisé de juger de l'événement d'un siège , dont cette attaque n'était qu'une ébauche. Aussi le roi comprit que, malgré ses soins et les peines infinies qu'il se donnait, il lui serait fort difficile de réussir. Le destin de la France conservait seul ce prince dans des occasions où il s'exposait quelquefois jusqu'à nous faire désespérer de sa vie. C'est sur quoi je trouvai l'occasion de lui porter la plainte commune , le lendemain même de la reprise de la tranchée , qu'il me tira à part en présence des catholiques et de tous les courtisans, pour m'entre tenir sur l'état présent de ses affaires. « Je «ne puis faire autrement, mon ami, me répondit « ce prince, sitôt que j'eus commencé à lui faire « mes représentations; car, puisque c'est pour ma « gloire et pour ma couronne que je combats , ma « vie et toute a^tre chose ne me doit sembler rien « au prix. »

Il est vrai que la situation du roi était telle , qu'il était obligé de ne pas en faire moins pour persuader au public que , si ce siège échouait , ce n'était point par sa faute , et qu'il fallait des coups

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de valeur aussi éclatans, pour lui £aire éviter la honte qui lui serait demeurée d'une entreprise que la moitié de son armée craignait presque autant de voir réussir que les emnemis mêmes. Ce sont ces mêmes catholiques dont j'ai parlé plus haut qui , non-irontens de l'avoir obligé à entamer le siège par un endroit qui rendait la prise de la place impossible, lui laissaient encore prendre toute la peine, ne hii obéissaient qu'à regret et à demi, faisaient naître obstacles sur obstacles, et disaient hautement qu'il n'avait rien à attendre d'eux tant qu'il serait d'une rehgion différente de la leur.

C'est pour m'ouvrir son cœur sur tant de sujets d'inquiétude et de chagrin qu'il avait voulu m'en* tretenir, et je ne lui dis rien en ce moment qu'il ne sût aussi bien que moi , tant ses ennemis domestiques s'embarrassaient peu de cacher leurs sentimens. Il me dit qu'il s'apercevait depuis quelque temps qu'il était menacé d'un malheur bien plus grand encore; c'était de voir déserter tout ce qu'il y avait de catholiques dans son altaiée : « Cè^i entraînerait (ce sont les propres paroles a de ce prince) la ruine de l'état et celle de la « maison de Bourbon , parce que , s'ils en venaient « une fois à cet éclat avec lui , ils ne choisiraieqt «c plus après cela pour roi un prince de cette « maison. » Il ajouta que cette désobéissaqce était

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