LIVRE QUATRIÈME. SSq
bagages, qui en rendaient l'approche impossible. Il se trouva encore trop fort de monde, vu cette situation de l'ennemi ; il ne retint que cent cavaliers en tout avec lui , et ordonna aux huit cents autres de repasser la chaussée et le bourg d'Aulïiale. Il ordonna encore aux trois j^nts chevaux de son escadron de s'arrêter sur le penchant de la montagne , pour être à portée de le secourir , s'il arrivait qu'il en eût besoin; et aux cinq cents arquebusiers, qu'il donna à conduire à Lavardin, de se poster sur les fossés, les haies et les rideaux qui bordent l'er trée du bourg, d'où ils pouvaient incommoder ceux des ennemis qui s'avanceraient trop; et pour lui, non-seulement il attendit l'armée avec ses cent chevaux, mais encore il alla au-devant.
Nous nous regardâmes tous dans ce moment , étonnés au dernier point d'un parti où nous ne voyions qu'une témérité qui semblait livrer la personne ûu roi à une mort assurée. Personne n'osant parler, et ne pouvant se taire, je fus enfin choisi et député au nom de tous pour représenter au roi' à quoi il' s'exposait, et tâcher de lui faire changer de résolution, ce que j'exécutai, en ménageant les termes autant qu'il me fut possible. « Voilà lin discours de gens qui ont peur , ce me dit ce prince. Je n'eusse jamais attendu cela a de vous autres. » Je priai le roi de ne pas nous
36o MÉMOIRES DE SULLY.
faire l'injustice d'avoir cette pensée d'aucun de nous. Je lui dis que la seule chose que nous lui demandions était de nous donner tels ordres qu'il lui plairait , pourvu qu'il se retirât. Ce prince m'a depuis avoué que, sensiblement touché de ces paroles , il se repentit de ce qu'il venait de me dire. Il me répondit que je ne lui disais rien de notre fidélité qu'il n'en crût encore davantage. « Mais » (ajouta-t-il froidement et avec un air qui me fit comprendre; qu'il était inutile de lui en parler davantage) «croyez aussi que je ne suis pas si « étourdi qué^'Vous l'imaginez ; que je crains au- « tant pour ma peau qu'un autre ; et que je me « retirerai si à propos , qu'il n'arrivera aucun in- « convénient. »
Le prince de Parme ne pouvait regarder cette manœuvre si hardie que comme un piégevqu'on lui tendait, pour attirer sa cavalerie en rase campagne , où elle trouverait celle du roi , qu'il supposait être cachée et supérieure à la sienne. Il se douta même long-temps que toute l'armée du roi pouvait n'être pas fort loin, et, n'ayant aucun dessein de compromettre la sienne , il ne quittait point son poste , qui était le centre de son armée, où il était monté sur un chariot découvert, sans armes ni bottes, et occupé à donner des ordres pour réprimer l'ardeur du soldat, qui souffrait impatiemment de voir cent hommes en insulter