‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 175 sur 231 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

trente mille. Cependant, quand il se fut assuré par le rapport de ses chevau-légers et de ses carabins qu'il n'avait pour le moment que cent chevaux en tête , et que la cavalerie , si elle y était , ne pouvait être qu'au-delà du vallon , il crut qu'il n'y avait aucun risque à nous attaquer; et il le fit si brusquement, et par tant d'endroits , que nous fumes poussés et rechassés jusqu'au vallon. C'est en cet endroit que nos arquebusiers avaient dû se poster. En arrivant , le roi leur cria charge, après nous avoir avertis auparavant de ne point charger : c'était afin que les ennemis, soupçon» nant en cet endroit une embuscade, s'arrêtassent; et en effet ils s'arrêtèrent tout court : mais, voyant que ce cri n'était suivi que de cinquante oif soiiuante coups que nous tirâmes, ils revinrent avec plus d'opiniâtreté.

No^, arquebusiers , saisis de peur , ou voulant peut-être choisir un terrain plus avantageux , s'étaient retirés beaucoup plus bas que l'endroit qui leur avait été marqué ; et ils furent la principale cause du malheur qui arriva. Les escadrons ennemis, encouragés par le peu de résistance qu'ils trouvaient, poussèrent leur pointe, et nous ne pûmes empêcher qu'ils ne se mêlassent parmi nous. Nous voilà réduits à nous battrte contre cette multitude au pistolet, et même à l'épée, et dans un danger que l'on imagine facilement. Il ne

36ll MEMOIRES t>E SUI.I.Y.

pouvait , à mon avis , être plus grand , puisque de cent nous étions déjà réduits à quarante. Henri , voyant que personne ne venait lui aider à se tirer de ce mauvais pas , prit le parti de la retraite , presque aussi périlleuse en œtte occasion que la défense , parce que nous avions un pont à passer, et que ce pont était assez éloigné. Ce prince se mit avec un sang-froid admirable à la queue de sa troupe^ et la fit défiler vers le pont d\\.umale, qu'elle franchit sans confusion , par Tordre qu il y mit. Il ne passa que le dernier, et tint ferme contre Tennemi, jusqu'à ce qu'il n'y eût pas un seul de nous en- deçà du pont. Il reçut dans ce moment un coup de feu dans les reins : et c'est un insigne bonheur qu'il n'ait reçu que celui-là. Ce coup ne l'empêcha pas de combattre encore audelà du pont, en gagnant toujours le coteau , où les quatre cents chevaux qu'il y avait envoyé&^rent si bonne contenance, que le prince de Panne, plus persuadé que jamais qu'on cherchait à l'attirer au combat, défendit aux siens de s'avancer , et les fit tous revenir à Aumale.

Le roi, de son côté, gagna Neufchâtel, où sa blessure l'obligea de se mettre au Ut. La consternation qu'elle répandait sur nos visages cessa lorsque les chirurgiens eurent assuré qu'elle n'était pas considérable. Il nous fit approcher de son lit , et s'entretint familièrement avec nous des dangers

Page 1