LIVRE QUATltlÈME
l'exécaticm de ce dessein, aussi contraire k la religion même qu'à la nature , la difficulté de pouvoir reconnaître tous ceS corps , et la crainte que les protestans, qui composaient les deux tiers de l'armée, ne crussent leur honneur intéressé à venger sur tous les catholiques vivans un outrage que le zèle de la religion fait marcher avant tous les autres.
Le roi , qui aperçut toutes ces dispositions d'un et d'autre côté, au lieu de blâmer personne, et de laisser paraître un mécontentement qui n'eût fait que donner des forces au déchaînement public , affecta de dire devant tout lé monde que le mal n'était pas aussi grand qu'on se le figurait ; en effet , quelque grand qu'il fût , il s'en fallait bien qu'il parût aussi considérable à ce prince que l'eût été une division , qui , sans un extrême ménagement de sa part, pouvait lui enlever tous les catholiques de son armée , ou à la première occasion en mettre les deux moitiés aux mains l'une contre l'autre. Il était bien dur à ce prince, au milieu de tant et de si sensibles chagrins , d'être obligé de les renfermer tous dans son cœur, et de mettre de lâches con(Jescendances en la place d'un commandement absolu : mais il n'ignorait pas que le ton d'autorité, qui est en possession d'assujettir tous les hommes lorsqu'il vient d'un homme connu par ses talens supérieurs , ne peut
rien sur des cœurs que la religion anime et désunit. »
Il comprit encore parfaitement qu'il ne lui restait plus rien à faire , après le malheur causé par une si mauvaise conduite, que de lever le siège de Rouen ; et il ne s'occupa qu'à en chercher un prétexte plausible , pour ne pas réveiller en ce moment les dissensions publiques. Il n'apprit donc qu'avec beaucoup de joie que le prince de Parme , renforcé des troupes du duc de Mayenne et de Sfondrate , revenait sur ses pas à grandes journées pour lui donner bataille. Cette occasion lui parut favorable pour diminuer la honte de lever le siège, et pour porter contre l'ennemi commun la fureur des deux partis qui déchiraient son armée.
Pour se donner le temps d'abandonner ses lignes sans confusion , et de régler l'ordre de sa marche , il envoya Givry^se jeter dans Neufchâtel, qu'il fallait que l'ennemi emportât avant que d'approcher de Rouen. Cette place , quoique assez forte , ne tint pas, à beaucoup près, aussi long- temps qu'il l'avait espéré ; et il est assez difficile de dire à qui en fut la faute. Elle fut rejetée tout entière sur Palcheux , qui, moins puissant et plus soutenu que Givry ' , quoique ancien officier, et distingué
' « Neufchâtel pouvait être forcé dans une heure, » dit P. Matthieu, qui néanmoins blâme, avec le duc de Solly, Givrjr de l'avoir rendu avec si peu de résistance. Tome a, page loa-
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par ses actions et ses blessures , essuya tout Torage, et fut mis aux arrêts à Dieppe, assez inju^Uvneut, à ce que je crois. Les parens et les anri^ que lâ garnison de Neufchâtel a^ait dans rarmée de la Ligue me paraissaient être la véritable cause du peu de résistance de cette place, qui se rendit dès la mi-mars. Le roi r^nédia à ce contre-temps par ses soins et sa diligence. Il retira toutes ses troupes de devant Rouen , sans recevoir le moindre échec ' ; et, se mettant à leur tête, il s'avança sans perdre de temps du côté par lequel il savait que le prince de Parme s'approchait de cette ville. "^
Étant arrivé dans une piaine par où Tarmée ennemie devait passer , il l'y attendit ; et dès qu elle parut , il envoya offrir le combat au prince de Parme. Celui-ci parut l'accepter avec joie, quoique intérieurement il en fut fort éloigné. Il craignait de se compromettre avec un général tel qu'il connaissait Henri, et d'exposer au sort d'une bataille la réputation du plus habile homme de guerre de l'Europe, qu'une longue suite de belles actions lui avait acquise parmi ses partisans.
• Ce siège coûta beaucoup de inonde au roi. On disait en ce temps-là qu'il n'y avait pas perdu moins de trois mille hommes, et les assiégés seulement cent vingt. Le comte d'Essex y lit proposer à l'amiral de Villars de se battre en duel avec lui, et Villars lui fit réponse que sa qualité de gouverneur de la place le lui défendait. Voyez la Chronol. novcnriaire , et Mezerai.
Comme il se trouvait en situation de pouvoir être forcé au combat, il eut recours, pour l'éviter, à une manœuvre des plus adroites. Il fit avancer ce qu'il connaissait de meilleures troupes parmi tous ses bataillons, et en composa un front de bataille derrière lequel il retint , comme sans dessein , toute sa cavalerie. A la faveur de ce front d'infanterie, ordonné comme il a coutume de l'être pour une action , et qui semblait n'en attendre que le signal , toute cette cavalerie , le reste des gens de pied et le bagage entrèrent dans les défilés qui servaient d'issue au camp des ennemis, et couverts par des collines et par des rideaux dont le prince de Parme^sut merveilleusement tirer parti, ils se virent bientôt hors de la portée de l'armée du roi, où' l'on ignorait tout ce qui se passait à la queue de ce camp. Ce front d'infanterie, qui n'avait que de la surface et point de profondeur, prenant la même route après tous les autres , au bout de vingt-quatre heures tout se trouva éclipsé, sans qu'il fut possible , à cause du terrain coupé de détroits et de gorges de montagnes, de troubler l'ennemi dans sa retraite, ni d'entamer son arrière-garde.
Le prince de Parme se sut fort bon gré d'être ainsi arrivé sans la moindre perte jusqu'aux portes de Rouen. Il savait bien qu'il n'y avait personne assez hardi pour entreprendre de le forcer sous