‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 181 sur 231 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

La nuit étant arrivée pendant cette action , le roi, au lieu de songer à se reposer après une journée si bien remplie , l'employa toute entière à se préparer de plus grands avantages. Jugeant donc que l'armée ennemie , nombreuse à la vérité , et couverte de retranchemens , mais déjà effrayée et à demi- vaincue, était si serrée dans son camp, que le nombre lui nuisait plus qu'il ne pouvait lui servir , il ne balança pas à entreprendre de l'y forcer. Cette promptitude avec laquelle agissait ce prince était en lui, outre l'effet de la nature, le fruit de la lecture , et en particulier des vies de César et de Scipion , qu'il étudiait de préférence à tous les conquérans de l'antiquité. Il fait avancer toute la nuit six pièces de canon , qu'il pointe sur le retranchement du camp, afin qu'au poiiît du jour on puisse s'en servir. Il visite son armée , et y tient tout en état, pour qu'elle se trouve à cette heure rassemblée à la même place et en ordre de bataille. Ses ordres s'exécutent de point en point , et les succès précédent donnent à toutes ses paroles une autorité qui rend dociles les plus mutins.

Ici je ne puis refuser toutes mes louanges au prince de Parme pour une action qui ne saurait , à mon sens, être jamais assez admirée. Son camp était entre Rouen et Caudebec , à quelque distance de la Seine , sur laquelle il n'y a aucun pont dans tout cet intervalle. Le lendemain matin il ne se

rien sui' des cœurs que la religion anime et désunit.

Il comprit encore parfaitement qu'il ne lui restait plus rien à faire , après le malheur causé par une si mauvaise conduite, que de lever le siège de Rouen ; et il ne s'occupa qu'à en chercher un prétexte plausible, pour ne pas réveiller en ce moment les dissensions publiques. Il n'apprit donc qu'avec beaucoup de joie que le prince de Parme , renforcé des troupes du duc de Mayenne et de Sfondrate , revenait sur ses pas à grandes journées pour lui donner bataille. Cette occasion lui parut favorable pour diminuer la honte de lever le siège, et pour porter contre l'ennemi commun la fureur des deux partis qui déchiraient son armée.

Pour se donner le temps d'abandonner ses lignes sans confusion , et de régler l'ordre de sa marche , il envoya Givry.se jeter dans Neufchâtel, qu'il fallait que l'ennemi emportât avant que d'approcher de Rouen. Cette place , quoique assez forte , ne tint pas, à beaucoup près, aussi long-temps qu'il l'avait espéré; et il est assez difficile de dire à qui en fut la faute. Elle fut rejetée tout entière sur Palcheux , qui, moins puissant et plus soutenu que Givry * , quoique ancien officier , et distingué

' « Neufchâtel pouvait être forcé dans une heure, »> dit P. Matthieu, qui néanmoins blâme, avec le duc de Sully, Givry de ravoir rendu avec si peu de résistance. Tome a, page loa.

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