‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 211 sur 231 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

toute la conversation qu'il venait d'avoir avec moi. S'il se trouva bien de sa trahison, par le nouveau degré de faveur où elle le mit, je trouvais de mon côté qu'elle servait peut-être mieux le roi que ne l'eût pu foire son secret. Outre que par là j'avais trouvé moyen d'instruire ces messieurs de la disposition prochaine du roi à embrasser leur religion, ce qui les ramenait intérieurement vers ce prince, surtout le cardinal, plus épris de la religion que de la couronne, l'indiscrétion de Bellozanne produisait encore un autre effet, c'est de leur donner envie de se supplanter les uns les autres dans l'acquisition des bonnes grâces du roi. Je pardonnai donc de bon cœur à Bellozanne sa duplicité, et j'en tirai même un troisième fruit par rapport aux Durets.

Ceux-ci , sentant que les nouveaux secrets dont Bellozanne s'était fait honneur auprès de ses patrons, lui avaient donné une nouvelle pointe de faveur , n'en furent que plus disposés à écouter les dispositions que j'allai leur faire ensuite. Je leur dis que leur roi , piqué de la fourberie de Bellozanne (ce qui ne laissait pas d'être, parce qu'il l'avait poussée jusqu'à donner de l'ombrage aux protestans) , ne voulait plus entretenir aucun commerce avec cet homme sans foi, et qu'il était disposé à faire par leur canal toutes les démarches qu'il aurait à faire dans la suite. Je leur gardais

une pièce dont j'étais sur que la communication produirait un men'eilleux effet, c'est le projet d'accommodement de la Ligue avec ITEspagne, et la réponse en conséquence, dont ils n'avaient eu aucune connaissance, et que je leur montrai en ce moment. Ce trait les terrassa : ils se crurent méprisés. Ils jugèrent le projet assez raisonnable pour avoir lieu de craindre qu'il ne s'exécutât , et n'emportât la décision des affaires , sans qu'ils y eussent contribué en rien : ce qui est pour ces sortes de gens le coup le plus accablant. Ils ne balancèrent pas à m'offrir avec ardeur leurs services pour le roi. Le changement de religion que je leur avais aussi insinué leur paraissant aplanir toutes les chicanes qu'on faisait à ce prince , ils furent ravis d'être les entremetteurs d'un projet dont ils trouvaient l'invention plus heureuse que celui qui avait été proposé à l'Espagne par le duc de Mayenne. Pour mieux dire, il ne leur en restait point d'autre à suivre après la victoire que Bellozanne venait de remporter sur eux. Effectivement ils gardèrent mieux le secret , et s'employèrent assez utilement.

Je me tournai ensuite du coté de l'abbé du Perron *, qui, par son caractère, sa réputation, son éloquence, pouvait plus auprès du cardinal

' Jacques Davy du Perron , depuis évcque d'Évreux, et ensuite cardinal ; il en sera encore parlé.

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de Bourbon, lorsqu'il s'agissait de lui faire prendre ou quitter une résolution, que toutes les finesses de Bellozanne et des Durets. Nous nous connaissions depuis long-temps , et il m'avait quelque obligation. Je concertai mon . discours ,, (somme ayant affaire à un homme poui^ lequel rëJoquencey les grandes idées et les raisonnemens ' profonds avaient de puissans cbaimes ; et j'y lis entrer autant et plus de politique et de vues humaines que de religion. Mon frère, le gouverneur de Mantes, fut présent à cette conversation , où , après avoir glissé mes discours ordinaires sur la future abjuration du roi, j'entrepris de prouver à du Perron qu'à l'Espagne près et quelques brouillons en France, l'intérêt et l'avantage non-seulement de la France, mais encore de toute l'Europe, était que le roi de Navarre fût élevé au trône, et qu'il possédât le royaume dans la même étendue et avec le même pouvoir qu'en avaient joui les rois ses prédécesseurs.

Je commençai par le pape. Je dis à du Perron que lui, qui avait une si parfaite connaissance de la cour de Rome , savait mieux que personne que Clément VIIT , qui siégeait alors , n'était ni si violent que Sixte V, ni si changeant que G régoire XIV ;

' Ce jugement du duc de Sully sur le Ccirdiiia! du Perron paraît plus juste que celui de Joseph Scaliger, qui ne le traite que de babillard^ iocutuletus, ou hcutulevis.

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que ce pape considérait les affaires présentes de l'Europe et de la chrétienté d'un esprit net et impartial; que son intention n'était point qu'en rompant l'équilibre nécessaire entre les deux maisons de Bourbon et d'Autriche, la France se trouvât assujettie à l'Espagne, parce qu'il n'ignorait aucune des vues de celle-ci pour la monarchie universelle ; qu'en cela, outre l'intérêt de père commun des catholiques, le pape trouvait son intérêt temporel en particulier, parce que l'Italie et le patrimoine de saint Pierre suivraient de près le sort de la France et des autres royaumes, et que le pape courait risque un jour de se voir réduit à la simple qualité de chapelain des rois d'Espagne. Que sa sainteté pensait d'ailleurs trop sensément pour ne pas tendre les bras au roi dès qu'il témoignerait vouloir se rapprocher d'elle, sans se soucier de ce grand terme de relaps^ dont on cherchait à éblouir les simples.

Ma proposition souffrait bien moins de difficulté encore par rapport aux autres têtes couronnées de l'Europe. Je ne m'y arrêtai que bien peu, pour mettre la conversation sur l'Espagne. Je demandai à l'abbé du Perron s'il ne croyait pas aussi bien que moi que ces fins politiques qui étaient l'unique cause des troubles qui agitaient la France commençaient à désespérer de voir réussir ce brillant projet qu'ils s'étaient formé de conquérir

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