‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 212 sur 231 · LIVRE CINQUIEME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIEME

toute la Francfe et cela sur la connaissance qu'ils avaient, tant du roi et des protestans qui lui étaient attachés que des catholiques français. Le roi d'Espagne avait-il pu se mettre sérieusement dans là tête de faire de la France une province espagnole, et se flatter que sa domination pût jamais être du goût d'un peuple de tout temps l'émule et l'ennemi de l'Espagne ? Sur tout cela on avait alors bien plus que de simples soupçons. Le roi d'Espagne agissait visiblement comme sentant parfaitement que les ducs de Mayenne, de Guise et de Mercœur cherchaient à le prendre pour dup^ : il ne pensait pas mittbt des ducs de Savoie et de Lorraine, qu'il voyait se servir de ses troupes et de son argent sans en avoir plus d'égards pour lui. Une preuve bien convaincante que Philippe était dans tous ces sentimens , c'étaient les propositions secrètes qu'il avait fait faire et renouveler tant de fois au roi par don Bernardin de Mendoce , le commandeur Moreau et le comte de Taxis : c'est qu'au fond ce pnnce , voyant que tout ce qu'il pouvait prétendre des troubles de France se réduirait au plus à deux ou trois de ses provinces, il lui importait peu de qui il les obtînt , du roi ou de la Ligue. Il est vrai qu'en partageant la France avec les chefs de la Ligue , il se donnait de grandes espérances d'attirer un jour tout à lui, en attaquant séparément tant de petits I. 29

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rois : mais il achetait actuellement bien cher cette espérance par l'épuisement de troupes et d'argent où le jetait l'avidité de la Ligue; et, pour peu que le roi soutînt long- temps la guerre , Philippe sentait qu'il se verrait peut-être obligé de retii*er tous les secours qu'il donnait en France, n'en ayant pas trop pour lui-même en Flandre , où la guerre ne faisait que s'allumer de plus en plus.

Comme je m'aperçus que du Perron m'écoutait attentivement, et semblait tomber intérieurement d'accord de tout ce que je lui disais , je ne quittai pas sitôt le chapitre de l'Espagne : je lui dis qu'il n'y avait aucune apparence que tan t^ de braves gens^ si amateurs de leur liberté, de leur gouvernement, de leurs lois et de leurs coutumes, pussent s'accommoder jamais d'une servitude étrangère, et se résoudre à ne remporter pour prix de leurs plus belles actions que l'honneur d'être les subalternes des grands d'Espagne, ou tout au plus stipendiaires d'un roi qui n'avait jamais eu de plus grandes obligations à personne qu'au prince de Parme , et cependant l'avait laissé attendre jusqu'à la mort la récompense de ses services; que tout le but des seigneurs français, en paraissant s'attacher au roi d'Espagne, n'était que de se faire accorder de plus grandes récompenses par Henri, pendant qu'il était encore engagé dans la religion protestante; après quoi ib abandon-

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