‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 22 sur 231 · LIVRE PREMIER. 33S · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. 33S

impunies de pareilles entreprises de la part de leurs sujets. Pour Catherine, elle avait persisté jij^u à ce moment à leur imptiter la mort de son mari ; ce qu'elle ne pouvait leur pafdonner , non plus que d'avoir traité d'antechrist <îeux de la maison deMédicis. Il n'y avait pas moins d'imprudence de se fier aux Parisiens , dont l'animosité et la fureur contre les huguenots venaient encore d'éclater dans l'affaire de la croix de Gâtine'. Mon père fut si vivement frappé de ces motifs , qu'il se montra incrédule aux premiers avis qu'il

' Voici ce fait, suivant ce qui en est rapporté dans deThou, liv. 5o, sur l'année 1571. Philippe Gàtine, riche marchand de la rue Saint-Denis, ayant été convaincu quelques années auparavant d'avoir fait servir sa maison de prêche aux huguenots , le parlement de Paris le condamna à être pendu (ou brûlé) le 3o juillet. En la place de sa maison, qui fut démolie, on éleva une pyramide en forme de croix qui s'appela depuis la croix tie Gâtine. Avec Tédit de pacification de 1670 , les calvinistes obtinrent que cette croix serait enlevée; ce qui s'exécuta enfin, mais avec de si grands soulèvemens de la populace, que le conseil fut obligé d'y envoyer le duc de Montmorency, avec des troupes. Félibien , dans le second tome de son His-toire de la ville de Paris , dit que cette croix fut replantée à Feutrée du cimetière des Innocens, après qu'on en eut ôté une plaque d'airain sur laquelle était gravé l'arrêt du parlement. Sauvai , tome 2 , liv. 8 des Antiquités de Paris y marque l'endroit de cette maison dans la rue Saint-Denis, vis-à-vis la rue des Lombards, où il restait en effet un enfoncement qui pouvait être le sol de la maison de Gâtine.

V| MEMOIRES DE SUIXT.

l'TVUt du voyage de la cour de Navarre à Paris. Persuadé que le calme présent ne serait pas de longue iluive, il se liâta d'en profiter, pour se mettre en état d'aller au plus tôt s'enfermer avec tous ses eft'ots dans la Rochelle, lorsque tout le mondé ne parlait que d'en sortir. Il en fut bientd^plus particulièrement informé par la reine de Navarre , t4Uvnième, qui lui manda de venir la joindre sur HOU passage à Vendôme. Il se disposa à partir; et, voulant me mener avec lui, il me fit venir, quelquelques jours avant celui de son départ , dans sa chambre , où , saub autres témoiQ&..que La Durandière , mon précepteur , il me dît : « Maximilien , tf puisque la coutume ne me permet pas de vous ce faire le principal héritier de mes biens, je veux a en récompense essayer devons enrichir de vertus « par le moyen desquelles, comme on m'a prédit, a j'espère que vous serez un jour quelque chose. a Préparez-vous donc à supporter avec courage (c toutes les traverses et les difficultés que vous a rencontrerez dans le monde, et, en les surmon- « tant généreusement , acquérez-vous l'estime des a gens d'honneur, particiJierement celle du maître a à qui je veux vous donner , et au service duquel a je vous commande de vivre et mourir. Quand je a serai sur mon départ pour aller à Vendôme trouce ver la reine de Navarre et M. le prince, son fils, «c disposez-vous à venir avec moi, et préparez-vous

LIVKE PREMIER. 35

« par une harangue à lui offrir votre service lors- « que je lui présenterai votre personae. » Je le suivis en effet à Vendôme ^ Il y trouva une sécurité générale, et sur tous les visages un air d'allégresse qu'il n'osa combattre en public. Mais toutes les fois qu'il eut occasion d'entretenir en particulier, soit la reine ou lejî princes, soit l'amiral, les comtes Ludovic ^ et de it^t-Rochefoucault et les autres seigneurs religionnaires , il leur disait fort librement qu'il était sui!|>ris qu'on eût si tôt oublié des sujets de crainte si bien fondés, que, de la part d'an ennemi réconcilié, l'excès des caresses et des promesses n'est pas moins susfutect et beaucoup plus dangereux que celui des menaces et d'une haine déclarée; que c'était encore risquer beaucoup que d'exposer aux attraits de la plus voluptueuse cour du monde un jeune prince peu en garde contre les plaisirs; qu'au lieu de songer à une alliance aussi malheureuse que celle de ce prince avec une princesse qui faisait profession d'une religion con-

' François de Béthunc , père de l'auteur , suivit le prince de Condé à la bataille de Jarnac , et y fut fait prisonnier. On lui fit son procès, comme ayant porté les armes contre sa majesté, et on saisit ses biens, mais on les lui restitua à la paix. Duchesne.

* Ou Louis de Nassau, frère de Guillaume, prince d'Orange. François, comte de La Rochefoucauit, et prince de Marsillac, tué à la Saint-Barthéiemi.

36 MÉMOIRES DE SULLT.

traire, il eût été bien plus à propos de travailler à le marier avec la reine d'Angleterre, qui pouvait lui servir utilement à recouvrer la couronne de Navarre, et peut-être, suivant les conjonctures, celle de France. Il avait sur ce mariage lui pressentiment si fort, qu'il dit plusieurs. fois que, si ces noces se faii^aii^t à Paris , il gir^v^fiiit i]ue les li-

if fées en seraient bien vermeïlBf^^fi^Ght le terme dont il se servit. Un conseil si prudent ne fut pris que pour un ^et de faiblesse^et ddftîmidité. Mon père4JlKî voulant pas affecter de paraître seul plus sage que tant de personnes plus éclairées, s'exposa, contre son sentimen^^ suivre le torrent , et ne demanda que le temps de se mettre en état de paraître avec l'éclat qu'exigeait son rang dans une cour où tout était superbe. Pour cela , il reprit le chemin de Rosny. Mais auparavant il me présenta au prince de Navarre , en présence de la reine , sa mère, et lui fit en mon nom des protestations d'un attachement inviolable , que je confirmai avec beaucoup d'assurance en mettant un genou en terre. Ce prince me releva aussitôt , et , après m'avoir embrassé deux fois , il eut la bonté de louer le zèle de toute ma maison pour lui , et me promit sa protection avec cet air engageant qui lui était naturel : promesse que je regardai alors comme un pur effet de sa bonté, mais que j'ai vu s'accomplir depuis au-delà de mes espérances et de mon mérite. Je ne

Page 1