LIVRE CINQUIÈME
l'arracher ; c'était la consolation de ceux qui se voyaient exclus. Tel de ces partis n'en voulait qu'à une seule personne, et se consolait de ne pas réussir pour soi-même, s'il pouvait rendre la brigue inutile. De cette classe était le clergé, qui, sans pouvoir désigner personne nommément , s'opposait seulement de toutes ses forces à l'élection du roi de Navarre. Tel autre entreprenait de supplanter deux, trois ou davantage des contendans ; et il ne s'en trouvait aucun , par tous ces motifs, capable de former un parti assez supérieur pour entraîner tous les opposans. Le peuple , quoique assez ordinairement esclave de sa prévention en faveur d'un sujet, ne se déterminait point, à cause de la multiplicité des sujets; et il lui arrivait en cette occasion ce qu'on a souvent expérimenté , que , prenant le ton de cette sorte de personnes indifférentes et détachées qui se trouvent toujours dans le public , il tournait en spectacle pour lui une affaire de cette importance, et ne faisait que rire des malheureux supplantés.
Mais enfin ce jeu, ce manège de tromperies ne pouvaient pas long-temps durer. Les passions se font donner, en ces rencontres, les premières délibérations et les premiers mouvemens. Si le concours des jcauses les empêche de l'emporter, la raison , lente à se montrer dans les assemblées tu- T. 3o
multueuses, se fait voir à la fin, et après l'avoir long-temps combattue, on la suit par nécessité. La première démarche qu'elle fit dans cette occasion fut par l'organe du parlement, qui, pesant plus mûrement les différentes propositions qu'on jetait siu* le tapis, d'un roi espagnol ou lorrain, sentit qu'on lui reprocherait à jamais d'avoir laissé contrevenir à un article aussi fondamental des lois du royaume que l'est l'hérédité de la couronne; et commença , sans trop savoir ce qui en arriverait , par donner un arrêt ' qui défendait de trans^ porter la couronne hors la famille royale. Ce
• Cet arrêt est du 28 juin : « Cette action (dit de Villeroi, « tome 2 , page 58 ) fut d'autant plus louée par les gens de « bien , que le péril en était plus grand , et certainement elle ft servit grandement ; et il faut que je dise que le royaume en « demeure obligé à la cour. » Jean Le Maître, quoique fait président du parlement de la Ligue par le duc de Mayenne, le président Edouard Mole, les conseillers Guillaume du Yair, depuis garde des sceaux, Etienne Fleury, Pierre d*Amours, Lazare Coqueley, etc., y eurent la principale part. En conséquence, le président Le Maître fut député avec les conseillers de Fleury et d* Amours, l'après-midi de ce même jour, pour faire des remontrances au duc de Mayenne , comme lieutenantgénéral de la couronne. Le duc se plaignit avec aigreur de Taffront que le parlement venait de lui faire ; et Tarchevêque de Lyon , qui était avec lui , ayant répété ce mot d'affront avec emportement, et fort maltraité de paroles les députés, le président Le Maître lui ferma la bouche avec beaucoup de dignité et d'autorité. Voyez le tome 5 des MémoiYesde la Ligue; Mémoires de Nevers, tome 2, page 635.