LIVRE CINQUIÈME
une affaire, laquelle, pour l'avouer, avait des risques jusqu'au dernier moment. J'eus beau m'en défendre , je • n'obtins qu'un délai de trois jours pour prendre ma résolution. C'est dans cet entretien que le roi me parla , pour la première fois , du dessein qu'il avait de me confier un jour ses finances.
Après trois jours d'une mûre réflexion , j'allai retrouver le roi avec le même secret. Je ne goûtai aucun des projets qu'on lui avait donnés , et qui ne différaient que dans le plus ou le moins de récompenses à accorder aux principaux membres de la Ligue , et aux autres personnes intéressées. Mon avis fut que les choses n'étaient pas encore au point d'y mettre la conclusion , ce que j'appuyai des raisons suivantes : que le roi était délivré de la seule crainte qui aurait pu porter à en précipiter la fin; je veux dire, de la crainte que tant de prétendans à la royauté ne se réunissent tous en faveur d'un sujet, parce que, l'aigreur qui s'était mise entre les princes , les grands et les ministres d'Espagne , prenant chaque jour de nouvelles forces, on ne pouvait s'attendre qu'à les voir dans peu chercher à se détruire mutuellement. Cela supposé, qui était le point essentiel, qu'il ne pouvait arriver autre chose , sinon que les indifférens et les mieux intentionnés s'en attacheraient plus fortement au parti du roi; que cet
effet était déjà indubitable par rapport aux villes de France, trop éloignées de la Ligue et de la cabale pour en suivre les impressions et la chaleur; que les chefs de la Ligue eux-mêmes , par haine, par jalousie ou même par réflexion sur leur propre intérêt, viendraient l'un après l'autre se jeter entre les bras du roi ; que de simples espérances que ce prince laisserait concevoir lui donneraient d'avance la meilleure partie des fruits de l'exécution, et ne lui en feraient pas courir les dangers; que ces dangers d'une exécution trop précipitée étaient , premièrement , une séparation éclatante des protestans, qui n'étaient pas encore assez préparés à ce changement, d'où il pourrait arriver les plus fâcheux inconvéniens, en ce que le roi n'étant point encore assuré de tous les catholiques pour les leur proposer, il demeurerait k la merci des uns et des autres; ensuite la nécessité où il se mettait lui-même en se jetant entre les bras des catholiques, de leur accorder toutes leurs demandes , quelque exorbitantes qu'elles fussent , ce qui , pour le présent et pour l'avenir , était d'une dangereuse conséquence; qu'il fallait laisser à tous ces intrigans et à tous ces chefs de la Ligue le temps de donner une forme précise à leurs demandes ; qu'ils connaîtraient qu'ils allaient presque tous sur les brisées les uns des autres, ce qui les obligerait à se réduire d'eux-