LIVRE PREMIER
Henri d'envoyer dans ses états un édit par lequel il défendait l'exercice de toute autre religion que de la religion romaine. Si cçtte soumission le garantit de la molt, du reste il n*en fut guère mieux traité. Il essuya mille caprices et mille hauteurs de la cour. Libre par intervalles , il fut le plus souvent étroitement resserré , et traité en criminel. Quelquefois * on permettait à ses domestiques de l'approcher et de le servir; puis tout d'un coup on nous défendait de paraître.
Alors j'employais ce loisir le plus utilement qu'il m'était possible. Il ne fut plus question pour moi , depuis ce temps-là , de langues savantes , ni de tout ce qu'on appelle les études. Cette application que mon père m'avait toujours fortement recommandée me devint impossible dès qu'une fois je me fus approché de la cour. Je me défis avec regret d'un excellent précepteur que mon père avait mis auprès . de moi : il demanda lui-même à se retirer, voyant qu'il m'était inutile. De ses mains je passai dans celles d'un nommé Chrétien, que le roi de Navarre entretenait auprès de lui , et auquel il enjoignit de m'apprendre les mathématiques et l'histoire, deux sciences qui me consolèrent bientôt de celles auxquelles je renonçais , parce que je me sentis pour elles cet attrait que j'ai toujours conservé depuis. Le reste de mon temps fut employé à apprendre à bitti lire et à bien écrire, et à me former aux
exercices propresà dôniner la bonne grâce du corps. C'c^st dans ces principvs^ en y joignant une attention bien plus grande encope à former les mœurs ^ que consistait fat méûïode de Eure élever la jeunesse qu'on sa^t être particulière au roi de Navarre , parce qùHl avait été lui-même élevé ainsi. Je la suivis jusqu'à l'âge de seize ans /que, la conjoncture des temps nous ayant jetés lui et moi dans le tumulte, désarmes, sans pouvoir presque espérer d'en sortir, à ces exercices il fallut faire succéder ceux qui ne concernent que la guerre, en commençant par celui de tirer de l'arquebuse, et re- «noncer à tous les autres. Tout ce que peut alors un jeune homme, c'est de faire profiter son cœur de ce qu'il est obligé d'oter à son esprit; car, jusque dans l'embarras et au milieu du bruit des armes , il se présente à qui sait les chercher des écoles excellentes de vertu et de politesse. Mais malheureux, et pour toute sa vie , celui qui , engagé dans une profession si fatale à la jeunesse, manque de force ou de volonté pour résister au mauvais exemple. S'il n'a pas le bonheur de se préserver de tout vice honteux , comment pourra-t-il s'instruire et se fortifier dans ces principes que la sagesse dicte à l'homme privé comme au prince? que la vertu doit si bien tourner en habitude par la pratique, qu'aucune action vertueuse ne soit jamais trouvée pénible ; et que , réduit à la nécessité de tout sauver