‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 31 sur 231 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

par un crime , ou de tout perdre par une bonne action , le cœur ne connaisse pas même ce combat intérieur que se livrent le penchant et le devoir.

Charles ne tarda pas à ressentir de violens remords de l'action barbare pour laquelle on lui avait fait prêter son nom et son autorité. Dès le soir du 24 août on s'aperçut qu'il frémissait malgré lui au récit de mille traits de cruauté dont chacun venait se faire honneur en sa présence. De tous ceux qui approchaient ce prince , il n'y avait personne qui eût tant de part à sa confiance qu'Ambroise Paré. Cet homme, qui n'était que son chirurgien , avait pris avec lui une si grande familiarité , quoiqu'il fût huguenot , que ce prince lui ayant dit, le jour du massacre, que c'était à cette heure qu'il fallait que tout le monde se fît catholique , Paré lui répondit sans s'étonner : « Par la (c lumière de Dieu , sire , je crois qu'il vous souvient a m'avoir promis de ne me commander jamais « quatre choses : savoir , de rentrer dans le ventre « de ma mère , de me trouver à un jour de bataille, a de quitter votre service , et d'aller à la messe. » Le roi le prit à part , et s'ouvrit à lui sur le trouble dont il se sentait agité. « Ambroise, lui dit-il, je « ne sais ce qui m'est survenu depijis deux ou tT<iis « jours, mais je me trouve l'esprit et le corps tout « aussi émus que si j'avais la fièvre. Il me semble à « tout moment, aussi bien veillant que dormant ?

« que ces corps massacrés se présentent à moi les « faces hideuses et couvertes de sang. Je voudrais « bien qu'on n'y eût pas compris les imbécilles et « les innocens. » L'ordre publié le jour suivant de faire cesser la tuerie fut le fruit de cette conversation. Le roi crut même qu'il y allait de son honneur de tout désavouer publiquement, comme il fit par les lettres-patentes qu'il envoya dans les provinces. Il y rejetait tout sur les Guises, et voulait faire passer le massacre pour un effet de leur haine contre Tamiral. Les lettres particulières qu'il écrivit à ce sujet en Angleterre, en Allemagne^ en Suisse et autres états voisins, étaient conçues dans les mêmes termes.

Sans doute que la reine-mère et son conseil firent comprendre au roi la conséquence d'un désaveu si formel. Du moins , au bout de huit jours , il changea si bien de langage et de sentiment, qu'il alla tenir son lit de justice au parlement pour y faire enregistrer d'autres lettres-patentes dont le contenu était qu'il ne s'était rien fait le 24 août que de son ordre exprès \ et pour punir les huguenots,

' Il est certain de plus que pendant le massacre on le vit ayant à la main une carabine , qu'on dit qu'il déchargea sur les calvinistes qui s'enfuyaient. Le dernier maréchal de Tessé avait connu dans sa jeunesse un vieillard de quatre-vingt-dix ans, lequel avait été page de Charles IX, et lui avait dit plusieurs fois qu'ii avait chargé lui-même cette carabine. If est

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