LIVRE PREMIER
sine, choisirent pour cette exécution la même nuit que ceux de Montpazier , sans en rien savoir , avaient aussi prise pour essayer de s'emparer de Ville-Franche. Le hasard fit encore qu'ayant pris un chemin différent, les deux troupes ne se rencontrèrent point. Tout fut exécuté avec d'autant moins d'obstacle , que de part et d'autre les murs étaient demeurés sans défense. On pilla, on segorgea de butin, tout le monde se crut heureux, jusqu'à ce que, le jour ayant paru, les deux villes connurent leur méprise. La composition fut que chacun s'en retournerait chez soi , et que tout serait remis en son premier état. Voilà une image de la guerre, comme elle se faisait en ce temps-là. Elle ne consistait guère qu'à se saisir subtilement , ou d'emblée , des villes et des châteaux ennemis ; ce qui ne se passait pourtant pas sans des combats, souvent très-sanglans.
Je ne dissimulerai point que le roi de Navarre était fort mal servi. Son armée était presque également composée de catholiques et de réformés ; et il disait quelquefois qu'il avait plus d'obligation aux premiers , parce qu'ils le servaient sans intérêt, et par un pur attachement à sa personne. Mais c'était ce mélange même qui nuisait à ses affaires. MM. de Turenne , de Montgommery , de Guitry , de Lusignan ' , de Favas, de Pardaillan, et autres
' Louis de Saint*Gelais de Lusignan.
jS MI^MOIRES DE SULLT.
principaux protestons, avaient une aversion invincible pour MM. de Lavardin , de Miossens * , de Grammont, de Duras, de Sainte-Colombe, de Ro* quelaure , de Beholens , de Podins , et autres offî* ciers catholiques. Elle se manifesta, entre autres occasions, à mon sujet, dans une querelle que j'eus avec Frontenac, Cet officier , m'ayant traité de jeune homme , ajouta avec mépris que , si on me tordait le nez , il en sortirait du lait : je lui répondis que je me trouvais assez fort.pour lui tirer le sang du sien avec mon épée. Cette querelle éclata; et ce qu'il y eut de bien singulier, c'est que, quoique mon agresseur fut catholique , et moi protestant , le vicomte de Turenne * s'offrit à lui contre moi avec ses réformés : M. de Lavardin , l'ayant su, me fit offre de son secours et de celui des catho^ liques, ses amis; ce qui venait de la haine cpele vicomte avait conçue contre moi à l'occasion d'un démêlé survenu entre lui et Langoiran , où j'avais pris le parti de ce dernier , auquel j'avais obligation. M. de Turenne prétendait que Langoiran de^* vait recevoir l'ordre de lui , comme ée son général, partout où ils se trouveraient concourir ensemble; Langoiran , qui se croyait d'aussi bonne maiscm que Turenne , se moqua de ses prétentions , et ,
' Henri d'Albret , baron de Miossens.
' Henri de La Tour, vicomte de Turenne, ensuite duc de Bouillon.