‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 41 sur 231 · LIVRE PREMIER. ^g · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. ^g

ajoutant quelques traits de railleries, il parla de M. de Turenne comme d'un bigot qui n'avait passé chez les réformés que parce que Bussy * l'avait supplanté dans la faveur de Monsieur. Lorsque • tout fut calmé , on me conseilla de rechercher le vicomte de Turenne , et j'y consentis ; mais il répondit si mal à mes avances , que je m'en tins là ^ et nous demeurâmes plus froids qu'auparavant.

De cette animosité de parti naissait une opposition dans les conseils du roi de Navarre qui fit échouer une partie de ses desseins , et en particu* lier celui sur Marmande. Lavardin, l'ayant attaqué contre l'avis de La Noue , et même contre celui du roi, il fit avancer plusieurs gros, de cent arquebusiers chacun , pour s'emparer des chemins creux et autres endroits avantageux, peu distans des murs de cette ville. Il m'en donna un à conduire , avec lequel je vins me poster à deux cents pas de la place. J'y étais à peine, que je fus assailli par im détachement des assiégés trois fois supérieur au mien. Je me retranchai et me défendis longtemps à la faveur de quelques maisons , jusqu'à ce que le roi de Navarre , qui vit le danger auquel nous étions exposés, accourut couvert d'une simple

* Louis de Clermont de Bussy d'Amboise , fort renommé pour sa bonne mine et sa bravoure. U fut tué peu de temps après, dans un rendez- vous de galanterie avec la dame de Montsoreau, par le mari, aidé de ses domestiques.

8^ MEMOIRES DE SULLT.

dait lui-même. Il arriva aux portes de cette ville avant qu'on eut pu être averti de sa marche , et y entra sans obstacle , à la tête de quinze ou seize qui le suivaient de plus près que le reste de la troupe : ce que les mutins ayant aperçu , ils crièrent qu'on abaissât promptement la herse, qui s'abattit en effet presque sur la croupe du cheval de Bétjiune et du mien , et nous sépara du gros , qui demeura hors la ville. En même temps les rebelles.sonnèrent le tocsin, et s'étant armés en diligence, ime troupe de cinquante soldats vint fondre sur nous. Nous, distinguâmes parmi eux trois ou quatre voix qui criaient : « Tirez à cette « jupe d'écarlate, et à ce panache blanc, car c'est « le roi de Navarre. » Ce prince se tournant vers « nous: «Mes amis, dit-il, mes compagnons, c'est « ici qu'il faut montrer du courage et de la résocc lution , car c'est de là que dépend notre salut ; a que chacun donc me suive , et fasse comme moi « sans tirer le coup de pistolet qu'il ne porte. » En achevant ces mots, il mit le pistolet à la main, et marcha fièrement vers les mutins , qui ne purent soutenir cet effort, et furent dissipés d'abord. Trois ou quatre autres pelotons semblables se présentèrent ensuite, et furent enfoncés de même. Mais, les ennemis s'étant rassemblés plus de deux cents, et nos forces diminuant , le danger devint extrême. Lq roi se retira vers un portail qui facilitait sa dé-

Page 1