‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 53 sur 231 · LIVRE PREMIER. loS · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER. loS

ordinaire. Il nous fit suivre par cent arquebusiers , qui mirent ventre à terre sur le bord d'un ruisseau, à quelque distance de nous; et il se tint luimême caché dans un petit bois un peu éloigné , avec trois cents chevaux et les deux compagnies de ses gardes. Notre ordre était de faire simplement le coup de pistolet , de chercher à prendre quelques soldats que nous trouverions hors des murs , et de nous retirer vers le gros d'arquebusiers d'abord qu'on commencerait à nous poursuivre ; ce que nous exécutâmes aussitôt que nous eûmes vu cent chevaux sortir de la place pour venir à nous , quoique ces cavaliers; nous criassent d'une manière assez insultante de les attendre. Un officier de notre troupe nommé Quasy , qui s'entendit défier nommément , ne put s'empêcher de tourner bride vers celui qui lui faisait ce défi , le renversa mort, y perdit lui-même son cheval, et regagnait le gros de sa brigade à pied, lorsqu'il fut attaqué par le parti ennemi entier, irrité de la mort de leur camarade. Nous marchâmes à son secours, et il y eut bientôt une mêlée des plus chaiides , pendant laquelle un de nos valets , saisi de frayeur, s'enfuit, et porta l'alarme au roi de Navarre, en lui disant que nous et les arquebusiers avaient été tous passés au fil de l'épée ; ce qui était sans aucun fondement. Au contraire, après quelques momens de combat , les ennemis ayant

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aperçu les arquebusiers qui sortaient de leur embuscade pour venir nous seconder, craignirent quelque surprise; et, croyant que toute l'armée leur allait tomber sur le corps, ils se retirèrent dans la ville. On eut bien de la peine à arrêter le courage de Henri , qui voulait fondre sur l'armée ennemie pour nous venger , ou périr glorieusement. Mais on lui fit de si' fortes instances de se retirer, qu'il prit enfin ce parti à regret. Son étonr nement fut grand lorsqu'il nous vit revenir, et sa douleur le fut encore davantage d'avoir ajouté foi à des conseillers trop timides, surtout lorsqu'il Vit Lusignan se plaindre avec beaucoup d'aigreur d'avoir été abandonné en cette occasion. Pour moi, je perdis un cheval, qui fut tué sous moi.

Des nouvelles bien plus fâcheuses ajoutèrent beaucoup au chagrin du roi de Navarre. Le prince de Condé , non content de lui avoir débauché une partie de ses troupes , et de s'être séparé de son parti d'une manière éclatante , avait attiré, dans le sien quelques villes duDauphiné et du Languedoc, qu'il ôtait à Henri pour s'en composer une souveraineté. Il avait engagé au prince Casimir Aiguesmorte et Pécais pour sûreté du secours que ce prince lui promettait : et en dernier lieu il venait de s'emparer de la Fère ' en Picardie , dont la perte

' Elle fut reprise incontinent par le maréchal de Matignon. On trouve, dans les mémoires de la Ligue, une lettt-e de là

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ne pouvait être regardée parle roi de Navarre d'un œil indifférent. Ce prince , dont l'armée était déjà si inférieure à celle des catholiques, fut encore obligé de la démembrer. Il fit partir le vicomte de Turenne, qui déconcerta tous les projets du prince dç Condé : pour lui , il ne put plus tenir la campagne devant le maréchal de Biron , et il se renferma dans Nérac, où étaient les dames et toute la cour de Navarre , toujours brillante , malgré le mauvais état des affaires du roi.

Cette retraite donna encore une autre face à cette guerre. Sans qu'on pût l'appeler guerre de campagne ni de siège, elle était l'une et l'autre ensemble. Biron, jugeant que le siège de cette place était une entreprise au-dessus de ses forces , ne cherchait qu'à y jeter l'alarme en tenant ses troupes aux environs; et le roi de Navarre, bloqué dans cette ville, ne laissait pas de se répandre de temps en temps dans la campagne. Les portes de la ville ayant été fermées par son ordre , sa cavalerie lui devint inutile; et notre seule ressource fut de nous attrouper , et de faire des sorties par les guichets qu'on tenait ouverts , pour aller atta^ quer des détachemens séparés de l'armée des royalistes , quelquefois à la barbe de l'armée entière. Je repris mon premier métier de fantassin , et, me

reine Catherine au prince de Condé par laquelle elle le remercie d'avoir pris les armes contre la cour.

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mêlant avec le reste des officiers, je me trouvai à plusieurs de ces bravades , dans lesquelles il n'y a ni honneur ni gloire à acquérir : aussi étaient-elles sévèrement condamnées par le roi de Navarre. On lui vint dire un jour que je venais d'être blessé et pris par un parti ennemi. Malgré sa colère, il fit partir Deschamps et Dominge pour me dégager, s'il en était temps encore; et il me défendit expressément de sortir de la ville sans son ordre, en me donnant les noms de téméraire el deprésomp^ tueux^ que j'avoue que je ne méritais que trop ; car il y a de la folie et de l'extravagance à se précipiter dans un danger dont on ne peut sortir que par miracle. Le maréchal de Biron fit démonstration d'assiéger Nérac ; mais tout se réduisit à quelques coups de mains, dont les dames furent quelquefois spectatrices de dessus les remparts , où le général ennemi, sans respect pour elles, fit tirer cinq ou six volées de canon ' à coup perdu.

Le roi de Navarre ne laissa pas pourtant de se saisir de Monségur. Le capitaine Milon enferma cinq cents livres de poudre dans une saucisse y qu'il trouva moyen d'introduire dans un égoût qui aboutissait au fossé de la place , entre les deux principales portes. Le bout de la saucisse par le-

' Un coup de canon donna contre une des portes de la ville, derrière laquelle était la reine de Navarre. Eile fit ôtcr, à U paix, le gouvernement de Guicnne à ce maréchal.

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