LIVRE PREMIER. IO
quel on devait mettre le feu demeura caché dans les herbes. Tout étant disposé pour faire jouer cette machine , le roi nous permit d'en aller voir l'effet , qui fut merveilleux. L'une des deux portes fut jetée au milieu de la ville , et l'autre cinquante pas avant dans la campagne. Toutes les voûtes furent ruinées, et, le mur ayant laissé un passage à trois hommes de front, la ville fut prise. Les ennemis paraissant déterminés à la reprendre, le roi m'ordonna de m'enfermer dedans avec quarante gentilshommes. Nous ne songeâmes qu'à bien fortifier la place de palissades et de retranchemens , qui pussent nous tenir lieu de ceux que la poudre avait ruinés : ce que nous fîmes sans interruption , malgré la coqueluche , espèce de maladie courante dont nous fumes tous fort incommodés, et moi plus que tous les autres. Nous mîmes enfin la place en état de n'avoir rien à craindre des ennemis ; après quoi je retournai vers le roi de Navarre, qui voulut m'apprendre en cette occasion , par les caresses dont il me combla, à faire une juste différence entre les actions militaires que le devoir autorise, et celles où l'on n'écoute qu'un mouvement fougueux et bouillant. Je voyais avec plaisir que le cœur de ce prince de jour en jour se déclarait en ma faveur, et qu'il donnait à un penchant naturel ce qu'il croyait n'accorder qu'à la seule recommandation que lui
lia MEMCURES DE SULLY.
avait fc^ite en mourant la reine sa mère de ma personne et de ma fortune. Il récompensa quelques services légers que je lui avais rendus cette année par ime charge de conseiller de Navarre , et de chambellan ordinaire , avec deux mille livres d'appointemens; il n'y en avait point en ce temps-là de plus considérable; et je n'avais que dix-neuf ans. Mais le feu de la jeunesse me fit commettre une faute qui devait me faire perdre pour toujours les bonnes grâces de ce prince.
Je soupais avec Beauvais , fils du gouverneur du roi de Navarre , et un officier nommé Useau , qui prirent querelle ensenàble : résolus de se battre , ils me prièrent de leur en faciliter les moyens, et de tenir leur dessein secret. Au lieu d'aller incontinent en avertir le roi, dont toute l'attention était d'empêcher ces combats , qu'un feux point d'honneur rendait en ce temps-là si comnluns, j'eus l'imprudence de leur promettre l'un et l'autre; et, ayant inutilement essayé de les raccommoder , je les menai moi-même sur le pré , où ils se firent tous les deux une dangereuse blessure. Le roi de Navarre , qui aimait Beauvais , fut ejptrêmement irrité de la part que j'avais à cette affaire, et, m'ayant envoyé chercher, il me dit avec indignation que je tranchais du souverain jusque dans sa cour ^ et que , s'il me rendait justice , je mettais qu'il me fît couper la tête. J'au^