LIVRE SECOND. II
Ensuite il m'entretint des prédictions qui lui avaient été faites, qu'il serait un jour roi de France; et je lui dis à mon tour qu'on m'avait prédit une grande fortune. J'ai eu long-temps le faible d'ajouter quelque foi à ces prétendues prophéties. Pour le roi de Navarre , qui croyait que la raison doit nous inspirer du mépris pour tous ces méchans pronostiqueurs ^ c'est ainsi qu'il les appelait, il avait au-dedans de lui-même un oracle bien plus sur ; c'est une connaissance parfaite du caractère et de la personne de Monsieur, et une sagacité qui lui dévoilait presque l'avenir. « Il me trom- « pera, dit-il, s'il remplit jamais l'attente qu'on « conçoit de lui : il a si peu de courage , le cœur si a double et si malin , le corps si mal bâti , si peu « de grâce dans son maintien , tant d'inhabileté à « toutes sortes d'exercices , que je ne saurais me « persuader qu'il fasse jamais rien de grand. »
Le roi de Navarre avait eu le temps de connaître à fond ce prince lorsqu'ils étaient retenus prisonniers ensemble. Sa mémoire lui rappelant en ce moment une infinité de traits qui lui donnaient lieu de conjecturer qu'infailliblement il échouerait dans un dessein si noble et si hasardeux, il me raconta qu'il était arrivé à Monsieur de heurter contre le pilier en courant la bague, et en maniant son cheval , de se laisser tomber si lourdement , que son écuyer ne put lui sauver la
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honte d'une chute si maladroite qu'en coupant promptement et subitement les rênes de son cheval; qu'il ne réussissait pas mieux à la danse, à la chasse , et à tous les autres exercices ; et qu'au lieu de se rendre justice sur ces défauts "naturels, et de les effacer en quelque manière par beaucoup de modestie et d'ingénuité, sa haine s'allumait d'abord secrètement contre tous ceux qui étaient pUis favorisés que lui de la nature. Le roi de Navarre était en état d'en rendre de bons témoignages. La préférence que les dames lui donnaient en tout sur le frère du roi, ses rivaUtés avec ce prince au sujet de madame de Sauves %
' N.... de Bcaune de Semblançay, mariée à Simon de Fizes, baron de Sauves , conseiller d'état , et premier secrétaire des commandemens, mort le ^17 novembre 1579. £lie-«i rendu ce nom fort connu par ses galanteries. Elle se remaria en secondes noces au marquis de Noirmoutier. « Un soir , dit l'historien « Matthieu , que le duc d'Alençon était auprès d'elle, le roi de « Navarre lui dressa un tour de page, de sorte qu'en se reti- « rant, il heurta quelque chose si rudement, qu'il eut l'œil « tout meurtri. Le lendemain, de plus loin que le roi de Na- « varre le rencontra, il s'écria : Eh! qu'est cela, mon Dieu? « à l'œil ! à l'œil !! quel accident! Le duc lui répondit brus- « qucmcnt : Ce n'est rien ; peu de chose vous étonne. L'autre « continno de le p'aindre : le duc, piqué d'ailleurs, s'avance, « et feignant de ne penser qu'à rire, lui dit à l'oreille : Qui- « conque dira que je l'ai pris où vous pensez, je le ferai men- « tir. Souvray et du Guast les empêchèrent de se battre. » Tome I, liv. 7, p. 409.