‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 60 sur 231 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

d'autres démêlés de cour semblables , ravaieht rendu l'objet de la jalousie de Monsieur. Toutes ces particularités dont il m'entretint, peu considérables en soi, ont cessé de me paraître telles lorsque j'ai songé que toutes les vues du roi de Navarre avaient été parfaitement justifiées par l'événement. Il finit par me dire qu'il s'apercevait bien que Catherine avait un dessein formé d'exterminer le parti protestant , et que dans peu il aurait besoin de ses fidèles serviteurs. Il m'embrassa en achevant ces paroles , et me souhaita un voyage plus heureux qu'il ne devait l'être pour notre chef. Je tombai à ses genoux , et je lui protestai , en lui baisant la main , que j'étais prêt à verser tout mon sang pour lui. J'allai aussi saluer les reines ; ensuite je pris la poste , et me rendis à Rosny.

J'envoyai à Paris Maignan , mon écuyer , m'acheter des chevaux. Je n'en ai point eu depuis de pareils à deux qui me furent amenés : l'un était un cheval d'Espagne , noir , qui n'avait pour toute marque qu'une tache blanche à la fesse droite; le second était un cheval de Sardaigne , à qui la nature avait donné l'instinct de défendre celui qui le montait; il roulait les yeux, et se jetait la bouche béante sur l'ennemi, qu'il ne quittait qu'après l'avoir terrassé. Comme une partie des domaines de Monsieur s'étendait aux environs de Rosny , je trouvai l'occasion de profiter de l'offre

laa MÉMOIRES DE SULLY.

qoe ce prince m'avait faite , dans un reste de bois dont je lui demandai à traiter à mon profit ; ce qui me produisit une somme de quarante mille francs , avec laquelle je mis en quinze jours toute ma troupe en pied. Elle était composée de plus de quatre-vingts gentilshommes, dont quelques-uns me suivaient volontairement, et les autres recevaient de moi une pension de deux cents livres au plus. Avec ce cortège j'allai joindre Monsieur, qui nous attendait dans son château de la Fère en Tartenois, d'où, après quelques chasses de daims, nous marchâmes vers Saint-Quentin, lorsque toutes ses troupes furent assemblées.

Le prince de Pamie ^ était avec toute son armée aux environs de Cambrai, qu'il tenait bloqué. C'était une occasion à tous les braves de notre armée de se signaler , et chacun souhaitait de commander le premier parti qu'on enverrait à la découverte. Cet honneur m'échut par l'ordre que Fervaques^, grand-maréchal de logis, mon parent et mon ami , avait mis dans l'armée ; mais il me fut inutile. Je revins sans avoir fait aucun prisonnier ; il ne sortit personne des lignes des assiégeans , quoique j'en passasse assez près pour essuyer plusieurs décharges. Le vicomte de Turenne en

* Alexandre Farnèse , duc de Parme.

* Guillaume de Hautemer de Fervaques.

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