‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 61 sur 231 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

sentit une secrète joie, parce que j'avais refusé l'offre qu'il m'avait faite de se joindre à moi , si je voulais attendre jusqu'au lendemain. Il prit cent gentilshommes d'élite, avec lesquels il s'avança vers Cambrai , se flattant de ne pas faire une démarche inutile. L'effet n'y répondit pas. Cette belle troupe eut le malheur d'être défaite par quatrevingtis ou cent hommes de la compagnie de M. de Roubais % de la maison de Melun , qui servait dans l'armée ennemie : dix ou douze des nôtres furent faits prisonniers, entre autres Van tadour ^ et le vicomte de Turenne lui-même.

Monsieur s'avançait cependant , dans l'intention de livrer bataille au général ennemi : mais celui-ci s'était posté si avantageusement, qu'on n'entreprit pas de le forcer; et dès la nuit suivante il leva le blocus, et se retira vers Valenciennes , sans perdre un soldat, et laissant encore derrière lui

* Robert de Melun, marquis de Roubais ou Robeck, général de la cavalerie espagnole. Le dessein du vicomte de Turenne était de se jeter dans Cambrai. Voyez ses mémoires, p. 3ii et suiv. Il y marque qu'il aima mieux se rendre prisonnier de M. de Robeck que du roi d'Espagne, ce qui fit durer sa prison deux ans et dix mois, parce que l'Espagne appréhenda qu'après que Robeck aurait touché la rançon du vicomte, qui fut de cinquante-trois mille écus, il ne quittât son service.

" Anne de Levis, depuis duc de Vantadour, chevalier des ordres du roi , gouverneur du Limosin , et lieutenant-général en Languedoc, mort en 162a.

les passages si bien gardés , qu'il ne craignait pas d'être joint. Monsieur entra dans Cambrai , et fut reçu avec magnificence par le gouverneur, qui était d'Inchy*. Cateau-Cambresis refusa de se rendre, et fut emporté d'assaut. Monsieur, qui voulait dans ce commencement donner des marques de douceur qui le fissent aimer, défendit sous de très-grandes peines les violences contre le sexe, qui sont les malheureux droits de la guerre; et craignant que ses ordres ne fussent pas plus capables de mettre un frein à la brutalité du soldat que la peste dont ce fort était infecté , il donna les églises pour asile , et y mit des sauvegardes. Une jeune .fille , fort belle, vint se jeter entre mes bras, comme je me promenais dans les rues, et me tenait serré , en me conjurant de la garantir de quelques soldats, qui s'étaient cachés, disait-elle, lorsqu'ils m'avaient aperçu. Je la rassurai, et m'offris de la conduire dans la première église. Elle me répondit qu'elle s'y était présentée, mais qu'on n'avait pas voulu la recevoir, parce qu'on savait qu'elle avait la peste. Je devins froid comme un marbre à cette déclaration; et, la colère me redonnant des forces , je repoussai d'entre mes bras cette fille qui m'exposait à la mort, lorsquelle avait une raison de se faire respecter qui me paraissait

' Charles de Gaurc, sieur dlnchy.

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