LIVRE SECOND
sans réplique, et je m'enfuis, m'attendant à tout moment d'être saisi de la peste.
. Monsieur ayant attaqué les passages d'Arleux et de l'Écluse , j'y fis quelques prisonniers , que je renvoyai sans rançon lorsque je sus qu'ils appartenaient au marquis de Roubais, mon cousin. Roubais , qui n'ignorait pas les droits que j'avais sur les biens du vicomte de Gand, qu'il avait usurpés, reçut mal cette générosité : « Par Dieu, <c dit-il , ces civilités sont belles et bonnes ; mais a s'il était pris, il porte sa rançon avec lui. » Ce malheur, que j'avais lieu de craindre, me serait pourtant arrivé deux jours après l'attaque d'une chaussée, si Sesseval n'eût fait à propos une charge qui me tira d'un fort grand danger.
Le prince de Parme ayant séparé son armée dans les Pays-Bas, Monsieur revint à Cambrai, où il usa envers d'Inchy d'une perfidie bien peu digne d'un grand prince , dont toutes les paroles doivent être si inviolables qu'on n'ait pas seulement la pensée de le soupçonner sur le chapitre de la bonne foi. Il se pria à dîner chez ce gouverneur , qui fit une dépense excessive pour le recevoir dans la citadelle d'une manière convenable à son rang. Il nous invita plus de soixante à faire compagnie au prince , qu'il traita avec autant de grandeur que de magnificence. On lui vint dire pendant le repas qu'il se présentait des gardes de
ISàÔ MÉMOIRES DE SULLY.
Monsieur pour entrer. D'Inchy aurait cru manquer à une partie essentielle à sa réception , s'il les avait renvoyés. Il donna ordre qu'on laissât entrer tout ce qui viendrait de la part de Monsieur, qui était, disait-il, le seul maître dans le château. Il disait plus vrai qu'il T.e pensait. Après ceux-ci il en vint d'autres , et encore d'autres , jusqu'à ce que, la partie se trouvant la plus forte, ces gardes de Monsieur désarmèrent ceux de M. d'Inchy, et se saisirent du château. Tout-cet arrangement était de l'invention de Monsieur, qui comptait de la part de ce gouverneur sur une sincérité que luimême ne connaissait pas. Lorsque d'Inchy ne put plus douter de son malheur, il fit des plaintes amères à Monsieur, qui, pour toute réponse, le paya d'un rire insultant sur son accent picard , et le fit sortir du château, qu'il donna à Baligny '. Il crut avoir assez dédommagé d'Inchy par le don de la ville et du duché de Château-Thierry ; mais ce gentilhomme , qui vit la différence de ce qu'on lui donnait avec ce qu'on lui ôtait, se livrait au désespoir, et chercha la mort, qu'il trouva peu après dans une escarmouche.
Ensuite Monsieur repassa en France, malgré les prières des habitans du pays, qui l'assuraient
" Jean de Montluc,fils naturel de Jean deMootluc, évêque de Valence ; il en sera parlé dans la suite.