‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 4)Chapitre 64 sur 231 · LIVRE SECOND. I · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND. I

Pour moi, j'en avais déjà eu personnellement des preuves, qui, jointes aux autres sujets de plaintes que me donna Monsieur, me dégoûtèrent totalement de son service. Je m'étais au commencement attaché uniquement à sa personne, et pour lui plaire, je n'épargnai ni soin ni dépense. Je crus pouvoir lui parler de mes prétentions à la succession du vicomte de Gand, qu'il dépendait de lui de me faire tomber. Il fit le froid à cette proposition; il usa de remises, et, enfin, prenant son parti , un jour que je redoublais mes instances, il me dit tout-à-fait cavalièrement, qu'il ne pouvait pas en gratifier deux personnes à la fois , et que le prince d'Épinoi ' , mon cousin , avait obtenu sans peine ce qui me coûtait tant d'assiduités. Il y avait dans cette réponse quelque chose de bien plus piquant que le refus ; j'en fus vivement frappé, et peu de jours après je sus au juste quelle part ses officiers protestans et moi avions dans son cœur , lorsque je lui entendis dire publiquement qu'il venait de chasser de son conseil d'Avantigny, le dernier des huguenots , à qui il confiait ses secrets , et que cela le mettait fort à son aise.

Dès-lors je songeai à quitter ce prince ingrat;

" Robert de Melun, prince d'Épinoi, fils du marquis de Richebourg.

l3o MEMOIRES DE SULLT.

et, en attendant l'occasion de repasser en France, je m'attachai. au prince d'Orange, dans lequel je trouvai tout ce qui manquait à Monsieur. Je me souviens que, peu de jours avant la trahison d'Anvers, étant chez ce prince avec Saint-rAldegonde ' et un ministre nommé Villers , il nous dit en parlant de Monsieur, et des catholiques qui le gouvernaient ; « Ces gens ont des desseins per- « nicieux, et pour eux et pour nous, où, à mon a avis, ils ne trouveront pas leur compte. Je vous a prie. Monsieur, ajouta-t-il, en se tournant vers a moi , de ne vous pas éloigner de mon logis. » Il pensait juste; et sa diligence achevant ce que sa prévoyance avait commencé , Monsieur eut la double honte d'une ^ trahison manquée. Ayant faàt assembler son armée dans la plaine , il sortit d'Anvers un jour du mois de février, sous prétexte d'en faire la revue, et ordonna à ses soldats de rentrer dans la ville par les portes qu'il avait à ia disposition , et de s'en rendre les maîtres à main

' Philippe Marnix , sieur de Saint- Al degonde.

* On tentait au même temps, par ordre de Monsieur, la même chose sur les principales villes de Flandre. Le projet réussit sur Dunkerque , Dixraude et Dendermonde, et manqua sur Bruges, Ostcnde, Nieuport, etc. {De T/iou, liv. 77.) M. le duc de Montpensier et le maréchal de Biron firent inutilement tous leurs efforts pour détourner Monsieur de cette entreprise. Matthieu y ibid.

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