LIVRE SECOND. I
Pour moi, j'en avais déjà eu personnellement des preuves, qui, jointes aux autres sujets de plaintes que me donna Monsieur, me dégoûtèrent totalement de son service. Je m'étais au commencement attaché uniquement à sa personne, et pour lui plaire, je n'épargnai ni soin ni dépense. Je crus pouvoir lui parler de mes prétentions à la succession du vicomte de Gand, qu'il dépendait de lui de me faire tomber. Il fit le froid à cette proposition; il usa de remises, et, enfin, prenant son parti , un jour que je redoublais mes instances, il me dit tout-à-fait cavalièrement, qu'il ne pouvait pas en gratifier deux personnes à la fois , et que le prince d'Épinoi ' , nion cousin , avait obtenu sans peine ce qui me coûtait tant d'assiduités. Il y avait dans cette réponse quelque chose de bien plus piquant que le refus ; j'en fus vivement frappé, et peu de jours après je sus au juste quelle part ses officiers protestans et moi avions dans son cœur , lorsque je lui entendis dire publiquement qu'il venait de chasser de son conseil d'Avantigny, le dernier des huguenots , à qui il confiait ses secrets , et que cela le mettait fort à son aise.
Dès-lors je songeai à quitter ce prince ingrat;
' Robert de Mclun , prince d'Épinoi, fils du marquis de Richebourg.
l4o MÉMOIRES DE SULLT.
était possible , toutes les entreprises de la Ligue , dont cet habile prince avait d'abord saisi le grand objet. Il avait besoin d'un homme de confiance à la cour qui en étudiât tous les mouvemens; c'était pour me charger de cet emploi qu'il m'avait fait revenir. Il me coramimiqua ses réflexions, me donna toutes les instructions dont j'avais besoin , et m[*embrassa plusieurs fois. Lorsque j'allai prendre congé de lui , il me dit : « Mon ami , souvenez- « vous que la principale partie d'un grand courage a et d'un homme de bien , c'est de se rendre inc< violable en sa parole : je ne manquerai jamais « à celle que je vous ai donnée. » Je n'eus point besoin de chercher de prétexte qui autorisât ce second voyage que je faisais à Paris. La faveur où j'avais laissé mes deux jeunes neveux ' à la cour y donnait assez de vraisemblance. Ils commençaient à inspirer de la jalousie aux mignons. Le roi les mettait déjà de ses parties de dévotion ; c'était un pas pour arriver bientôt à la plus grande familiarité. Cependant j'appris en arrivant qu'ils étaient disgraciés. Je n'en sus la raison que long-temps
* Salomon et Philippe de Béthune. Le premier s'appelait, comme son aîné, le baron de Rosny, et fut gouverneur de Mantes ; le second a formé la branche des comtes de Selles et de Charost. En s'attachant au parti et à la personne du roi, ils avaient tous deux abjuré la religion protestante, dans laquelU ils avaient été élevés.