LIVRE SECOND
tilshommes et deux domestiques, et respirant en liberté l'air de la campagne , parce que le bruit deJa peste écarta de chez moi tous les importuns. Je ne passai pas ce temps inutilement pour le roi de Navarre. Je pressai le paiement de vingtquatre mille livres que mes marchands de bois me devaient encore. La persécution qui était ouverte contre tous les religionnaires me mettait à leur merci ; et , dans la crainte qu'ils ne fissent confisquer cet argent avec tous mes biens au profit de la Ligue, je fus obligé de me contenter de dix mille livres.
Lorsque la contagion eut cessé, je ramenai mon épouse à Rosny , après avoir pris les précautions nécessaires pour purifier la maison ; et je la quittai, sur le bruit que le duc de Joyeuse, dont la marche avait été lente jusque-là, et les opérations peu considérables, s'avançait à grandes journées pour chasser le roi de Navarre du Poitou. Ce prince venait de manquer Niort et Parthenay ; et, dans l'impuissance où il se voyait de conserver toutes ses places contre des forces si supérieures , il en fit démanteler et raser la plus grande partie; et ne conserva que Fontenài , Talmont , Maillezais et Saint-Maixent, en se retirant dans la Rochelle, où je trouvai qu'il était rentré.
Le traité d'alliance entre les deux rois, dont il a été fait mention plus haut , semblait promettre
igO MEMOIRES DE SUIXT.
tout autre chose ; et Ton est sans doute impatient d*en apprendre le succès. Il n'en était déjà plus question, un moment avait tout renversé. Le procédé de la cour a certainement quelque chose de bien singulier. Ce serait un mystère absolument incompréhensible, si on ne savait dans quelles variations est capable de se jeter un prince livré à l'irrésolution , à la timidité et à la paresse. En matière d'état, rien n'est pire que cet esprit d'indécision. Il ne £aut , dans les conjonctures difficiles , ni tout abandonner ni tout refuser au hasard ; mais après avoir choisi un but par des réflexions sages et froides, il faut que toutes les démarches qu'on fait tendent à y parvenir. On ne saurait encore trop acheter ni trop presser une paix nécessaire; mais ce qu'il Êiut éviter le plus soigneusement dans les circonstances critiques, c'est de tenir les esprits du peuple en suspens entre la paix et la guerre. Ce n'était pas par de telles maximes que se conduisait le conseil de Ca* therine. Si l'on y prenait un parti, ce n'était qu« pour le moment , et jamais pour la fin ; et c'était toujours d'une manière si timide, qu'on ne remédiait au présent même que très-imparfaitement. Le défaut de tous les esprits qui n'ont jamais embrassé que de petites et de frivoles intrigues , et en général de tous ceux qui ont plus de vivacité que de jugement , est de se représenter ce qui est proche de