LIVRE SECOND. JQI
manière à s'en laisser éblouir , et de ne voir ce qui est loin qu'au travers d'un nuage. Quelques momens, quelques jours, voilà ce qui compose pour eux l'avenir.
-^ ce défaut de ne pouvoir jamais se décider, le roi, ou plutôt la reine-mère en joignent un autre qui y met le comble ' ; c'est l'usage de je ne sais quelle petite dissimulation affectée, ou plutôt une étude misérable de duplicité et de déception, sans laquelle elle s'imaginait qu'il ne peut y avoir de politique. Le premier de ces défauts nous cachant le mal qui nous menace, et l'autre liant les mains à ceux qui pourraient nous aider à le prévenir , que peut-on attendre , sinon d'en être accablé tôt ou tard? et c'est ce qui arriva 2^ Henri III , pour n'avoir pu se résoudre à employer le remède qui lui était offert; je veux dire la jonction des troupes du roi de Navarre avec les siennes , afin de pousser vivement les ennemis de son autorité. Il fallut, pour l'y engager, car il y vint à la fin , qu'il se vît dans une extrémité qui pouvait être aussi fatale au nom royal que .honteuse à la mémoire de ce prince.
Catherine eut recours à ses finesses ordinaires ,
' On a soutenu que Tintérét de la bonne religion n'entrait pour rien dans la politique de cette reine : témoin cette parole qu'on lui entendit dire , lorsqu'elle crut la bataille de Dreux perdue : « Hé bien , nous prierons Dieu en français. »
iga MEMOIRES DE SULLT.
et crut avoir beaucoup fait, parce qu'elle fit beaucoup de pas. Elle alla en Poitou, elle s'aboucha plusieurs fois avec le roi de Navarre ' à Cognac , à Saint-Prix et à Saint-Maixent : elle chercha tantôt à le séduire , tantôt à le Êdre trembler à la vue des forces considérables qui allaient fondre sur lui, et dont elle avait, disait-elle, jusqu'ici suspendu les coups. Enfin elle n'oublia rien de ce qu'elle crut capable de l'engager à changer de religion. On peut bien croire qu'elle ne voyait qu'à regret la Ligue en état d'opprimer le roi de Navarre , parce que son intérêt n'était pas que cela arrivât. Mais quelle sûreté donnait-elle à ce prince de la démarche téméraire et hors de saison où elle voulait l'engager ? Et n'avait-il pas lieu de croire que cette proposition d'abjurer sa religion , qu'elle mettait sans cesse en avant , n'était au fond qu'un piège adroit pour le priver du secours des protestans , lui faire commander les troupes qui lui venaient d'Allemagne , l'attirer à la cour , le perdre , et après lui tous ses partisans? J'ai particulièrement des preuves qui justifient cette pensée.
' tt La reine lui demandant ce qu'il voulait , il lui répondit, « en regardant les filles qu'elle avait amenées : Il n'y a rien là « que je veuille, Madame. » (Péréf. Hist, de Henri le Grand,) Matthieu y ajoute que Catherine le pressant de faire quelque ouverture : « Madame, lui dit-il , il n'y a point ici d'ouverture a pour moi. » Tome i, liv. 8, p. 5i8.