LIVRE SECOND. I
à table , et les tailla en pièces. Il donna plus d'une fois l'alarme à toute l'armée qui était demeurée sous les ordres de Lavardin : il la suivit jusqu'à la Haye , en Touraine , et trouva le moyen de la tenir comme assiégée pendant quatre ou cinq jours. S'il avait eu en cette occasion des forces suffisantes pour pouvoir garder son poste plus long-temps , je crois que la faim la lui aurait entièrement livrée. Les soldats se répandant dans les villages, et s'exposant à tout pour avoir des vivres, nous passions la rivière, et les surprenions à tous momens.
Dans ce peu de temps, il y en eut plus de six cents de pris ou de tués. Je donnai avec six chevaux seulement dans un village plein^de soldats : ils étaient si accoutumés à être vaincus , que je fis saisir l^irs armes , qui étaient sur les lits et les tables, et éteindre leur mèche , sans qu'ils se missent en devoir de nous repousser, quoiqu'ils fussent au nombre de quarante, que j'amenai tous au roi de Navarre ; ils prirent parti dans ses troupes.
Il y avait long-temps que M. le comte de Soissons ' , mécontent de la cour , faisait espérer au
' Charles de Bourbon , quatrième fils de Louis I , prince de Condé, tué à Jarnac, et frère de Henri I, prince de Condc, de François, prince de Conti, et du jeune cardinal Charles de Bourbon , mais d'une autre mère , Françoise d'Orléans âv Longucvillc.
aOO MÉMOIRES DE SULLY.
roi de Navarre qu'il passerait dans son parti, et que ce prince n'oubliait rien pour l'entretenir dans Ôfette disposition. La négligence de l'armée catholique fournissant une occasion telle que l'un et l'autre l'attendaient, M. le comte de Soissons s'achemina vers la Loire , et le roi de Navarre envoya toutes ses troupes aux Rosiers pour faciliter à ce prince le passage de la rivière. Elles lui servirent encore à se saisir du bagage du duc de Mercœur. Ee grand convoi qui l'escortait fut attaqué sur la levée,' si à l'improviste, qu'il fut défait sans rendre de combat, et le bagage qui était des plus riches entièrement pillé : ma part du butin monta à deux mille écus. Mes frères n'étaient plus dans cette armé^': je leur avais obtenu un passeport pour sortir de la Haye.
Ce service ne demeura pas sans récompense : ils m'en firent avoir un de la cour pour-merendre à Paris, où un besoin pressant m'appelait. On était alors dans le fort des violences exercées contre les religionnaires. De quelque côté qu'ils se tournassent, ils ne voyaient que des abîmes ouverts. Dans les campagnes , où tout le monde se faisait soldat pour piller, leurs maisons n'étaient pas capables de les garantir contre la fureur de leurs persécuteurs. Ils étaient exposés dans Paris et dans les grandes villes aux recherches rigoureuses que le zèle de la religion inspirait , et que