LIVRE SECOND. 20I
l'envie de profiter de leur dépouille ne faisait que trop cruellement exécuter. Les princes se verront souvent sujets à de pareils malheurs, les plus grands qui puissent arriver à un royaume, tant qu'ils ne connaîtront pas jusqu'où s'étendent leurs droits et leurs devoirs à cet égard. Ils ne sauraient sévir trop rigoureusement contre toute espèce d'action qui blesse la nature , la société ou les lois. Une religion capable d'autoriser ces actioAs devient nécessairement l'objet de la rigueur de leur justice ; c'est màaie par cet endroit seul que la religion est soumise au pouvoir des têtes couronnées : mais leur ressort ne s'étend point sur l'intérieur des consciences. Dan& le précepte de la charité par rapport à Dieu , dont les différens sens forment les différentes religions , le souverain maître se réserve* tout ce qui ne sort point de la spéculation, et abandonne aux princes ce qui tend à en détruire la pratique commune. L'ignorance ou le mépris de cette maxime faisaient mener aux réformés une vie malheureuse. Ceux qui avaient d'assez grands biens pour vivre dans Paris, prenaient ce parti comme le moins dangereux encore, par la facilité de pouvoir demeurer ignorés dans une ville si confuse et si tumultueuse.
Mon épouse s'y était retirée il y avait quelque temps, avec la précaution de prendre un nom
aoa MÉMOIRES DE SULLT.
supposé ; et elle joignait aux malheurs communs celui d'être fort avancée dans une grossesse, pendant laquelle elle manqua de toutes les commodités. Lorsque je jugeai qu'elle touchait à son terme , la crainte de tout ce qui pouvait lui arriver en cet état fut ce qui me porta à faire un voyage à Paris. Je trouvai qu'elle venait de donner le jour à un enfant mâle, qui eut pour parrain le siéur de Ruères, prisonnier en la Conciergerie , et qui fut levé des fonts au prêche par un bourgeois nommé Chaufaille et sa femme ; car le prêche et les assemblées des protestans ne laissaient pas de se tenir, malgré les informations sévères qu'on faisait contre eux. Il y eut en ce temps-là plusieurs femmes brûlées pour ce sujet; je courus moi-même les plus grands hasards, et je n'évitai que par un bonheur surprenant de n'être pas reconnu. Enfin les espions ayant encore été multipliés dans tous les endroits de la ville, et les recherches se faisant avec un soin qui ne laissait rien échapper, je ne crus pas pouvoir demeurer plus long-temps dans Paris sans un péril évident. J'en sortis seul et déguisé; je m'enfuis à Villepreux , d'où je gagnai Rosny par un chemin détourné.
Le duc de Joyeuse avait été reçu dans Paris avec des acclamations et des louanges qui devaient le faire rougir secrètement de ne les avoir