LIVRE VINGT-QUATRIÈME
aucun projet criminel contre l'état dans lequel on ne pût espérer de faire entrer la première et la plus grande partie de la cour, et il revenait tou« jours à me solliciter de vérifier et de prévenir tous ces prétendus complots* En convenant du principe , j'y en opposais un autre qui est encore plus incontestable, c'est qu'il ne faut pas prétendre punir tous les crimes qui ne sont qu'en idée et en désirs , mais seulement prêter un œil attentif à ne pas leur laisser prendre un corps , en écartant les uns des autres , comme sans dessein , les germes dont il pourrait se former ; ce qui doit toujours être plutôt le soin du ministre que du maître. Que pouvaient faire après tout ces personnes qu'on peignait si redoutables , en mettant la chose au pis aller ? C'est une réflexion que je faisais encore faire au roi. Sa seule personne n'en valait-elle pas mille des leurs? et celles de ses serviteurs décidés, fidèles , ne lui faisaient-elles pas un rempart assuré ? Henri n'avait point d'ennemis que dès-lors il ne pût d'un seul mot faire trembler; lui vivant, la tranquillité du gouvernement ne pouvait être troublée par la crainte d'aucune révolution.
Yoilà à peu près tout ce qui fut dit et écrit à cette occasion entre sa majesté et moi , soit d'elle à moi , soit par la bouche du duc de Rohan , qui vint plusieurs fois m'entretenir ou me porter sur tout cela des lettres de sa part. Ce prince suivit V. 3
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à la fin l'avis que je lui donnais , de manier toute cette afÊure par des voies détournées , et avec plus de subtilité que de force. Je ne regardai pas cette occupation comme quelques autres , dont le roi me chargeait à la cour : j'y fis plusieurs voyages à cet efiFet Je ne négligeai rien de ce que je crus capable de dissiper ces vapeurs malignes : j'offris même à sa majesté d'y consacrer tout le temps qu elle me permettait d'aller passer dans mes maisons , et d'y travailler sans cesse auprès d'elle. Je convins avec ce prince, en lui écrivant sur toute cette matière , d'un chiffre qu'il n'était pas possible d'entendre ni de soupçonner. J'envoyai Descartes, à Barrault pour l'instruire de ce qu'il fallait qu'il fît et qu'il dît à Madrid , tant sur ce sujet que sur quelques autres.
Il était question d'un mémoire que le secrétaire d'Espagne venait de présenter au roi à Fontaine^ bleau , le 5 avril , pqur faire rendre par sa majesté aux Espagnols certaine prise que Grammont avait foite , et qu'il avait refusé de restituer sans ordre. Il ne s'agissait ici que de bien entendre la loi des débris et naufrages, car la prise était de cette na* ture. Le ministre espagnol soutenait que cette loi n'a point lieu par rapport aux vaisseaux et pièces d artillerie qui appartiennmit en propre aux rois et princes souverains, et leur servent actuellemeosit. Ni la loi qu'on citait , ni le cas présent, ne parais*
saient pas si clairs au conseil , que l'Espagne le disait. YiHerpi dît que, lorsque la fameuse flptte que le feu roi d^JËspague envoyait contre l'An^ gleterre fut. dissipée dana la Manche, l'on avait fait rendre , à la vérité , les débris qui en vinrent à Calais; mais que cette restitution fut regardé^ plus comme de grâce que comme de droit. Le roi me renvoya cette question à décider par Tautarité et les exemples des archives de la pionarcbie.
Ce qui se passa cette année en Flandre , entre l'Espagne et les Provinces-Unies , paraîtra d'une tout autre conséquence pour nous. Le commenc^nent de la campagne donna quelque espérance que la paix pourrait se reculer encore pour longT tanps. Du Terrail essaya de surprendre la ville de l'Écluse pour les Espagnols. Il s'y ouvrit un passage par le pétard , et y entra si avant , à la tête des soldats que l'archiduc lui avait donnés pour cette entreprise, que sans contredit il s'en serait rendu le maître , s'il avait été rnieu^ sour tenu; mais la peur saisit tout son monde; il en fut abandonné , et obligé dq sortir comme il était entré. Le prince d'Orange attaqua Anvers , et ne réussit pas mieux. Tant de mollesse ne fit que montrer encore mieux qu'on avait désappris de part et d'autre à faire la guerre, et donner plus dp force aux propositions de paix qu'on faisait pu* bUquement Une antipathie aussi profondément
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enracinée que l'était celle des Flamands pour r£spagne, leur inspira de tenter une dernière fois le même moyen qu'ils avaient employé auprès de nous l'année précédente pour nous engager à faire notre cause de la leur : je veux dire qu'ils réitérèrent avec plus d'instance l'offre d'un certain nombre de leurs meilleures places en otage.
Jç n'ai pas rapporté, je crois , ce qui s'était passé dans le conseil à cette occasion. On y avait dit qu'il n'était pas raisonnable que le roi dépensât tous les deux ans^deux millions pour les États sans en retirer aucune utilité; que l'exemple delà reine Elisabeth était une leçon pour nous, et que les Flamands se trouveraient encore trop heureux de recevoir notre secours à ces conditions. 11 n'y avait rien d'étonnant dans cette opinion du conseil, sinon qu'elle ne fut appuyée , à ce qu'on remarqua , que par les catholiques zélés , ceux-là même qui auraient tout sacrifié pour faire réussir le projet d'unir ensemble la France et l'Espagne. On ne devinerait peut-être pas vers quel but tendaient ces conseillers par des démarches en apparence si contradictoires. Le voici : ils étaient fort éloignés de croire l'offre des Flamands aussi sincère qu'elle 1 était ; et à leur compte , il suffisait de la recevoir pour voir bientôt la désunion et la discorde entre le roi et les Etats. Cet avis l'emports^