‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 5)Chapitre 146 sur 195 · LIVRE VINGT-SEPTIÈME. SSy · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-SEPTIÈME. SSy

« lui répondis-je , quand il vous plaida , écrit de ce ma main. »

Je fis voir ensuite à sa majesté combien elle pou- ' vait espérer de joindre à ces secours en hommes, en argent, etc., de la part de ses alliés , pourvu qu'elle deineurât constante dans cette partie de ses desseins , suivant laquelle nous étions convenus qu'elle ferait tout le monde riche de ses conquêtes sur la maison d'Autriche , sans rien en réserver pour elle. «Eh quoi, me dit ce prince, vous « voudriez que je dépensasse soixante millions à a conquérir des terres pour autrui, sans en rien ft retenir pour moi? ce n'est pas là mon intention. <i Et l'Espagne y vous ne nous dites point ce qu'elle « deviendra? L'Espagne, réppudis-je, demeurera, « Sire , là où elle est , sans en rien ôter à son roi ; « elle doit vous- servir de frein pour retenir sous « votre aile ceux que vos libéralités auront en rite chis : un roi d'Espagne étant encore assez puis- « sant pour les opprimer chacun séparément ; s'ils « se séparaient de, vous, ils ne s'écarteront point (c de la reconnaissance qu'ils vous devront. » Sans recourir à la maxime générale , que le trop d'étendue d'un état nuit plus qu'il ne sert à sa force , je fis sans peine convenir Henri de tous les inconvéniens qu'il y aurait pour lui à s'approprier des pays qui seraient un éternel sujet de jalousie et de haine , et que, tout bien pesé, le plus grand, le

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plus solide avantage qu'il pût se procurer par ses conquêtes, serait celui d'acquérir, en les distribuant équitablement , le droit d'être regardé comme le bienfaiteur et l'arbitre de toute l'Europe.

Ce que j'approuvai davantage , fiit de se tenir si bien en garde contre tous les revers , qu'arrivant , par exemple , qu'il fôt abandonné ou trahi par ses alliés , il se ménageât toujours la facilité de ramener sans risque , et même avec honneur , son armée dans son royaume : à quoi rien ne me paraissait plus propre que la précaution de faire construire sur le chemin de Clèves des forts de distance en distance. Je joignit à ce conseil celui de commencer par £aire d'amples provisions de bouche aux environs de ces provinces; parce qu'outre qu' ils ne sont pas de facile transport dans un pays aussi serré et aussi coupé de rivières que l'est celui-là , tout ce canton est partagé entre tant de petits princes, qui avaient déjà ramassé les fruits de la présente récolte , après en avoir vu piller une grande partie , qu'une armée y subsisterait difficilement pendant quinze jours entiers sans être obligée d'avoir recours aux magasins mêmes de ces princes , où ils lui seraient vendus si chers, que tout son argent n'y suffirait qu*à peine. Je dis à sa majesté que, si elle le souhaitait, j'enverrais chercher les marchands avec lesquels

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j'avais coutume de traiter pour les grandes entreprises , et que je composerais avec eux à un prix raisonnable pour toutes les choses dont on pourrait avoir besoin , sans en omettre la plus petite. Le roi , rassemblant tout ce qu'il venait d'entendre , me dit en se séparant de moi qu'il allait Élire de nouvelles réflexions très • sérieuses sur le parti qu'il avait à prendre; que je ne négligeasse pas de mon côté d'approfondir ^e plus en plus lamatière; qu'il viendrait en conférer fort souvent avec moi, et que je pouvais toujours commencer par faire les préparatifs et toutes les provisions dont je venais de lui parler ; ce qui me fit juger que j'avais obtenu du moins une partie de ce que j'avais demandé.

Je fis venir mes marchands de Liège , Aix , Trêves et Cologne, avec lesquels je fis, sous la restriction du bon plaisir de sa majesté , le marché suivant : qu'ils me fourniraient dans trois mois , aux endroits de la frontière que je leur marquai du côté de ClèvjBS , toutes sortes de munitions de bouche et de guerre , marchandises et ustensiles , etc. ( j'avais fait un détail complet de tout ce qui est nécessaire à une armée de vingt-cinq mille hommes d'infanterie! et de cinq mille de cavalerie ) , et cela au même prix que toutes ces choses y valaient lors du marché, qui était le mois d'octobre; que, de mou côté, je leur avancerais

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iHie somme de six cent mille écus , laquelle demeurerait entre leurs mains, au moins un an , en donnant caution à Paris d'un million pour la sûreté de cette somme , ce qui leur tiendrait lieu de dédommagement pour les frais d'achat et de revente , de déchet et autres.

Le roi approuva si fort ce marché , qu'il me commanda de le finir ; mais , n'ayant pu , dans le contentement qu il en avait , s'empêcher d'en £giire part à Sillery , Villeroi et Jeannin , et ensuite au comte de Soissons, au cardinal de Joyeuse, au duc d'Épernon et à plusieurs autres , quelques-uns s'y prirent si malignement et si adroitement pour lui donner à entendre qu'enfin je l'avais mis dans mes filets, en lui faisant faire hors du royaume ces magasins que je souhaitais , disait-on , depuis si long-temps, d'y former pour moi-même, que ce prince, quoiqu'en garde contre tout ce qui venait de leur part , avala enfin le poison. Lorsque je le revis quelques jours après, il me demanda si le contrat des vivres était passé. Je lui répondis que non , parce que la chose m'avait paru d'assez grande conséquence pour «mériter une attache du conseil , qui ne s'était point encore assemblé depuis. Henri trouva dans cette idée, qui ne devait le faire apercevoir que de mon exactitude, je ne sais quel air de fausse et frauduleuse précaution, qui lui parut la confirmation de ses

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