‹ Mémoires du Duc de Sully (volume 5)Chapitre 147 sur 195 · LIVRE VINGT-SEPTIKME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-SEPTIKME

soupçons. Il me dit de ne pas conclure qu'il ne m'en donnât l'ordre. « Les marchands ne vou- « dront pas attendre , Sire , repris-je , sans penser « à rien. S'ils ne veulent pas attendre, répliqua- « t-il du même ton sec , qu'ils s'en aillent. » J'ouvris les yeux , et le dépit se mettant de la partie , de mon côté comme du sien : a Ho , ho , Sire , je «vois bien, lui dis- je, que vous avez quelque <c chose dans l'esprit îque je ne sais pas ; je les ren- « verrai, puisque vous le voulez, mais vous vous « souviendrez, s'il vous plaît, de cette a£faire en « temps et lieu. » Et nous nous séparâmes après ces paroles très-froidement.

Il ne fut plus question de l'affaire des vivres , jusqu'à ce qu'un assez long espace de temps après, le roi , m'ayant entretenu sur d'autres sujets à l'Arsenal , devant quelques personnes , comme à l'ordinaire , me tira à part , et me dit : « J'ai eu a des nouvelles que MM. les États m'envoient des « ambassadeurs dans peu de jours, afin de conve- « nir'ensemble de tout ce qu'il nous faudra faire : a nous les entendrons, et cependant il faut que a nous préparions nos affaires, afin qu'il n'y man- « que rien. » Il n'en dit pas davantage pour cette fois. Les députés arrivèrent presque aussitôt après, chargés de lettres du prince d'Orange et du con- ^il des Pays-Bas pour sa majesté et pour moi. Henri ouvrit les unes et les autres, et y vit qu'on

36a MEMOIRES DE SULLY.

lui garantissait la réussite de son entreprise , pourvu qu'il eût la précaution de faire sur les lieux les provisions dont il aurait besoin : sur quoi on lui donnait à peu près les mêmes avis que je lui avais moi-même donnés. Ce rapport lui dessilla les yeux; il referma mes lettres , et les donna à L'Oserai pour me les apporter. Je m'aperçus aisément de cette supercherie, que je crus pouvoir payer par une autre , dopt la fin était bonne. Je refermai à mon tour les lettres , après les avoir lues , et je convins avec L'Oserai qu'il viendrait me les apporter comme pour la première fois, lorsqu'il saurait que le roi , qui devait venir l'après-midi à l'Arsenal , serait avec moi.

Ce prince y vint en effet, et il commença par me dire : « Avez^vous reçu des lettres de MM. les « États , car on m'a dit qu'il y en a pour vous. Je i< ne les ai point, Sire, lui rép6ndis-je. Vous les « verrez , reprit*il , oLr j'ai commandé qu'on vous c( les apporte , et les miennes aussi. Mais cepen- « dant parlons de ce que nous avons à faire : quel ce ordre donnez- vous aux vivres? car nous irons là « en un temps oi^ il ne s'en trouvera guères. Sire, « il y a long-temps, lui dis -je, que j'avais prévu a cela , et j'y avais voulu donner ordre ; vous-même « vous l'aviez alors non - seulement trouvé bon , « mais encore vous me l'aviez ordonné : ou vous « en détourna par malice contre moi; j'ai bien

Page 1